Something is Killing the Children t1, Tynion IV, Dell’Edera, Muerto

Juste quelques mots (et cette fois vraiment pas plus) sur le TPB 1 du Something is Killing the Children de l’énorme James Tynion IV, illustré par Dell’Edera et Muerto. Commençons par donner le résumé éditeur : Lorsque les enfants de la petite ville d'Archer's Peak se mettent à disparaître les uns après les autres - certains sans laisser la moindre trace, d'autres dans des circonstances extrêmement violentes - la peur, la colère et la suspicion envahissent l'entourage des victimes et laissent la police locale dans le plus grand désarroi. Aussi, quand le jeune James, seul témoin oculaire du massacre de ses trois camarades, sort de son mutisme pour parler de créatures terrifiantes vivant dans la pénombre, le coupable semble tout trouvé. Son seul espoir viendra d'une étrange inconnue, Erica Slaughter, tueuse de monstres capable de voir l'impensable, ce que l'inconscient des adultes a depuis longtemps préférer occulter. Something is Killing the Children est l’

Reus 2066 - Pablo Martin Sanchez


Jeudi 24 juin 2066. Un peu plus de trois mois avant la fin du moratoire d’évacuation de la péninsule espagnole selon les termes du pacte de la Honte. Trois mois avant que l’Espagne tout entière devienne l’une des bases militaires des forces alliées dans la Troisième Guerre Mondiale.

Dans cette perspective, les Espagnols doivent évacuer vers d’autres pays où ils seront, tant bien que mal, accueillis. La plupart l’ont déjà fait. Quelques acharnés résistent, ne veulent pas quitter leur terre.

Pablo, 89 ans, est l’un de ces acharnés. Avec onze autres récalcitrants comme lui, il occupe le Pere Mata, un asile psychiatrique reconverti en centre gériatrique dans les environs de la ville de Reus, en Catalogne.

Ancien écrivain qui n’a plus écrit une ligne depuis longtemps, Pablo se remet en ce 24 juin à tenir un journal. C’est ce journal que tu liras, lecteur, si tu parcours les pages de Reus, 2066, dernier roman traduit en français de Pablo Martin Sanchez et troisième volume de la biographie fictive de son auteur après L’anarchiste qui s’appelait comme moi et L’instant décisif.


Reus, 2066 est un livre beau et émouvant. Roman/journal, texte self-apo dans une ambiance post-apo causée par l’incroyable attrition de la population espagnole, réflexion sur toute une vie passée alors qu’un monde disparaît, Reus, 2066 est un texte crépusculaire d’une étonnante douceur en dépit de la violence qui s’y manifeste régulièrement par saillies quand le reste du monde se rappelle au souvenir des douze « résistants ».


Dans ce journal tenu au jour le jour par Pablo, il y a tous les petits éléments d’une vie quotidienne rendue difficile par la Grande Panne – qui prive le pays d’électricité et de réseaux – ainsi que par le départ de 99 % des autres – qui prive les récalcitrants de tous les biens et services que les partants fournissaient avant, dans une relation d’échange bien comprise.

Robinsons volontaires échoués sur une île que rien ne protège d’éventuels pillards, cobayes auto-désignés d’une expérience d'autarcie statique, Pablo et ses onze compagnons doivent rationner leur nourriture, leurs médicaments, leur équipement, et, oui, leurs armes – qu’ils ne savent pas vraiment manipuler – et leurs munitions. Rien n’est renouvelable si ce n’est les quelques fruits et légumes du potager, les œufs des deux poules et le lait de la chèvre (tant que celle-ci en produira). Le reste, à chaque utilisation d’une unité il en reste une unité de moins. La situation difficile le devient donc, de fait, chaque jour un peu plus. Certes, les « résistants » de Pere Mata pourraient obéir aux injonctions de l’UE, partir, évacuer, mais aucun ne le souhaite, chacun pour une raison qui lui est propre. Alors ils restent et tentent péniblement de survivre. Au moins jusqu’à la fin du moratoire. Après, ils verront bien ce qui leur tombe dessus. L’horizon est à quatre mois.


Dans le journal de Pablo il y aussi, à côté du matériel, toute la solidarité et l’affection – voire l’amour, si étonnant soit-il – qui se déploient entre les membres de la petite commune autogérée que constitue l’enclave. On y lit l’amitié, l'écoute, la cohésion, l’entraide, et même le sexe (dans les limites de ce qui est physiquement possible).

Reus, 2066 est donc avant tout un hymne à la fraternité et à l’autodétermination mis en actes. Pas d’allégeance héritée ici. Seulement des décisions prises en commun, des choix et leurs conséquences, le respect des choix des uns et des autres même quand ils sont douloureux.


Ce qui rend Reus, 2066 original et émouvant est la personnalité des protagonistes. La plupart sont vieux, peu sont jeunes. Ce ne sont ni des Mad Max ni des Furiosa. Leur temps est compté et leurs capacités physiques limitées, ce qui ne les empêche pas de déborder de pulsion de vie pour peu que le désespoir né d’une adversité immense ne les abatte pas.

Alors, au fil des pages, et comme passent les jours et les épreuves – certaines fatales –, Pablo raconte la vie et les difficultés à Pere Mata.

Il dit la lutte contre la rareté qui s’accroît, le combat contre la fatigue dans des corps défaillants, la confiance impossible en les rôdeurs de passage, les souvenirs qui affluent – bien des résidents vont à un moment ou à un autre se confier pour la postérité à Pablo –, les regrets et les manques – beaucoup portent le poids d’enfants ou de conjoints décédés, voire d’enfants ou d’adelphes hors de portée dans un monde qui n’est plus celui de la mondialisation heureuse –, l’espoir et l’abattement – qui se succèdent et alternent au rythme des agressions du monde.

Il dit un être-au-monde paisible, apaisé, seulement habité par la volonté de vivre, au moins encore un peu – fut-ce en se défendant les armes à la main.


Et puis, Reus, 2066 est le journal d’un écrivain. Celui du Pablo de 89 ans qui tient la plume, celui de son auteur aussi qui est l’embryon de l’autre à venir. Il est donc truffé, à côté des souvenirs de toute une longue vie et des réflexions sur un monde qui meurt (on pense parfois au Guépard ou aux Champs d’honneur), de références littéraire et artistiques qui réjouissent car elles sont d’évidence et jamais cuistres ou tonitruantes.

Ecrit sur les pages blanches arrachées aux livres imprimés de la bibliothèque de Pere Mata, le journal de Pablo est, de fait, interstitiel. Il est le retour par la bande d’un écrivain à l’écriture, sorte de littérature clandestine pratiquée à son corps défendant par un écrivain qui a fait le choix d’arrêter d’écrire (au sens littéraire) avant d’être forcé par les événements à recommencer. Le journal a pour objet d’être un passage, un témoin de ce qui fut et ne sera jamais plus (...someone will listen, at least for a short while, The Figurehead, The Cure), pensé inconsciemment à destination d’un hypothétique futur lecteur ; d’où son côté récapitulatif, plein de gens, de listes, de moments.

De fait, moins qu’un témoignage sur le temps du moratoire, le journal est un bilan ; et si Pablo est une bibliothèque en train de brûler, son journal en est le catalogue.

Car, après la guerre civile, les attentats biologiques et la Troisième Guerre Mondiale, Pablo comme son monde sont promis à une disparition rapide. Reus, 2066 est crépusculaire comme l’est la fin du Seigneur des Anneaux, une fin dans laquelle les elfes choisiraient la mort en refusant de quitter les Terres du Milieu.


Un roman à lire, paisible, beau, émouvant, dur, aussi bien écrit que traduit.


Reus, 2066, Pablo Martin Sanchez

Commentaires

Roffi a dit…
Des” résistants ”qu’on a envie de rencontrer à travers la lecture de cet ouvrage.Merci pour cette découverte catalane.
Gromovar a dit…
You're welcome.