La Muraille de Chine - Franz Kafka

Ressortie du recueil La Muraille de Chine de Franz Kafka aux Forges de Vulcain. Traduit par Stéphane Rilling qui postface et nanti d’une intéressant préface d’Éric Pessan, le recueil est articulé autour de La Construction de la muraille de Chine , une nouvelle de longueur moyenne, et de textes beaucoup plus courts, tous écrits entre 1917 et 1922 alors que l’empire austro-hongrois s’effondrait, que l’antisémitisme montait, parallèlement au sionisme, et que l’intérêt pour le Chine, immense et en partie incompréhensible, était fort. Passé Le chasseur Gracchus , un premier texte dont l’intérêt narratif m’a largement échappé, Kafka construit ici par fragments (certaines nouvelles ne font que deux ou trois pages) la vision d’un monde qui échappe largement à la compréhension humaine et dans lequel l’absurde (on le dit toujours) mais aussi l’arbitraire (on le dit parfois moins) est la norme. Le monde de Kafka est immense, comme la Chine. Immense au point que l’homme normal n’en voit jamais

Don Quichotte de la Manche - Paul et Gaëtan Brizzi d’après Cervantes


« Son tort, voyez-vous, fut d’avoir trop aimé les livres ».
L’homme dont on parle ainsi est le gentilhomme espagnol Don Alonso Quijano, qu’on connaîtra sous le nom bien plus excitant de Don Quichotte de la Manche (Don Quixote de la Mancha). Du roman de Cervantes, l’un des plus connus au monde, je ne dirai pas grand-chose ici tant il a été disséqué et analysé par d’autres. Restons donc sur l’adaptation par les frères Brizzi – qui se spécialisent, semble-t-il, dans les adaptations de grands textes, Divine Comédie ou Ecume des Jours. Ici, ils avaient fait belle impression avec leurs Contes drolatiques, tirés de Balzac, qu’on lisait il y a deux ans à peu près à la même époque.

Don Quichotte, c’est l’histoire, écrite au début du XVIIe siècle, d’un vieux gentilhomme décati de la région de la Manche qui lit des livres au point de croire qu’il peut vivre les aventures qu’ils renferment, s’imaginant de ce fait en chevalier et se rêvant bien sûr en héros. Don Quichotte, dont le lustre personnel est aussi maigre que celui de sa résidence, fuit dans la folie douce un réel décevant, fantasme démons et dragons dans un monde que le merveilleux quitte peu à peu, ambitionne d’aider son prochain et de redresser des tombereaux de torts dans une société qui compte son lot d’injustices.
Passant de lieu en lieu au fil de son « errance » volontaire, Quichotte – qu’accompagnent ensuite le paysan Sancho Pansa ainsi qu’un bachelier biographe – se fait « adouber » par le premier venu dans une auberge, combat – bien sûr – les célèbres moulins à vent, libère des galériens par inadvertance, « affronte » un lion, participe à la « guerre » de moutons qui sont pour lui des chevaliers. Toujours en quête de sa Dulcinée, il se « garde chaste » pour elle, jusqu’au désastre parfois. Mais Dulcinée n’existe pas, et il faudra la cruelle mise en scène d’une duchesse qui l’envoie jusqu’à la Lune sur un cheval ailé pour qu’il obtienne enfin un semblant d’accomplissement, prélude, hélas, à une terrible révélation.

Les Brizzi le disent, dans leur propos liminaire, Quichotte est fou mais d’une folie aimable qui fait de lui un personnage attachant auquel ils ont tenté d’offrir la pleine représentation de sa très grande humanité. Car si Quichotte est ce bravache qui croit briller alors qu’il se ridiculise et s’exprime dans une langue surannée qui dit bien aux autres son dérangement, s’il est cet homme vulnérable que ses voisins villageois essaient de sauver de lui-même, s’il est cet original qui parcourt la région sur une vieille carne, une épée ébréchée à la main et un bol de barbier en guise de casque, et croit pourtant qu’il est un chevalier lancé dans sa propre quête du Graal, il n’en reste pas moins que ses mobiles sont nobles et qu’il rend un peu de lustre à une époque qui n’en a plus guère.

Sous la plume des Brizzi, Quichotte et son monde prennent une vie qu’on qualifiera de belle. Encrages sur crayonnés visibles tendent à donner un sentiment d’imprécision, de dualité, qui reflète l’écart incertain qui existe, dans l’esprit de Quichotte, entre réel et imaginaire. Autre choix graphique, les « visions » de Quichotte sont représentées en couleur, signes d’un monde plus beau, espoirs de fuite vers un ailleurs plus attirant que la triste Manche, une région pauvre et sèche comme écrasée par un soleil trop rude. Entre moulins à vent et géants terrifiants on comprend que Quichotte ait choisi son camp, même si tous autour de lui voient qu’il ne combat rien d’autre que les fruits de son imagination.
Dans cet autre monde, Quichotte brille, et, la fonction faisant l’homme, cesse d’être Don Alonso Quijano, avec son corps fatigué et vieilli, ses mauvaises dents et ses poils de barbe négligés. Et, lors de sa sage fin, c’est sa grandeur d’âme et sa générosité qui lui offrent une dernière fois un lustre dont on espère que tous l’auront enfin vu.

Don Quichotte de la Manche est un bel album et une belle adaptation qui reprend l’essentiel de ce qui compte dans la récit original et offre au lecteur un personnage qu’il peut, à juste titre, aimer. A offrir ou s'offrir.

Don Quichotte de la Manche, Paul et Gaëtan Brizzi d’après Cervantes

Commentaires

Roffi a dit…
Voilà qui m’interesse aussi,un ouvrage graphique sur l’ingénieux Hidalgo.
Bravo pour cette chronique !

Gromovar a dit…
Merci.
Et Joyeux Noël.
Roffi a dit…
Finalement l’errance de Don Quichotte ne s’arrête jamais,comme le disait Jean Canavaggio,grand spécialiste de Cervantes.
Hâte de lire cet ouvrage de Paul et Gaetan Brizzi.
Encore merci.