Something is Killing the Children t1, Tynion IV, Dell’Edera, Muerto

Juste quelques mots (et cette fois vraiment pas plus) sur le TPB 1 du Something is Killing the Children de l’énorme James Tynion IV, illustré par Dell’Edera et Muerto. Commençons par donner le résumé éditeur : Lorsque les enfants de la petite ville d'Archer's Peak se mettent à disparaître les uns après les autres - certains sans laisser la moindre trace, d'autres dans des circonstances extrêmement violentes - la peur, la colère et la suspicion envahissent l'entourage des victimes et laissent la police locale dans le plus grand désarroi. Aussi, quand le jeune James, seul témoin oculaire du massacre de ses trois camarades, sort de son mutisme pour parler de créatures terrifiantes vivant dans la pénombre, le coupable semble tout trouvé. Son seul espoir viendra d'une étrange inconnue, Erica Slaughter, tueuse de monstres capable de voir l'impensable, ce que l'inconscient des adultes a depuis longtemps préférer occulter. Something is Killing the Children est l’

Une Journée d'Erika Gromova


Il y a un an environ, Christophe Siébert proposait à quelques "fans" d'ajouter des créations, de quelque nature que ce soit, à Mertvecgorod – la ville-monstre qu'à travers de nombreux romans ou textes courts il a créée et fait vivre depuis plusieurs années maintenant. Il proposait donc à de nouveaux arpenteurs d'étendre Mertvecgorod et d'en repousser les limites.

Grand amateur de la mythologie in progress siébertienne, j'écrivis un texte court, réponse explicite aux pages de Valentina. Le temps passa. Le fanzine envisagé ne se fit pas vraiment. Siébert publia le texte et les autres participations sur son site, à l'occasion de la sortie de son très FNA Volna.

Les choses allaient en rester là. Puis Dominique Bernard fut assassiné. Trois ans après Samuel Paty. La tragédie devenait une statistique.

N'ayant de goût ni pour les bougies ni pour le consternant Imagine, il m'a semblé que publier ce texte ici était un moyen de rendre hommage non seulement aux deux victimes de la barbarie mais aussi à tous ceux qui, envers et contre tout (et parfois tous), continuent à y aller, entre Bateliers de la Volga et soutiers du Bateau Ivre.


Une journée d'Erika Gromova


Hurlement de perceuse électrique à l'intérieur du crane. Bouche pâteuse. Haleine de dragon. Froideur de draps qui peinent à maintenir un corps chaud dans une pièce gelée. Odeur de tabac rancie, vaguement écœurante. Réveil difficile pour Erika, comme tous les matins. Trop de kvass, trop peu de sommeil. Aujourd'hui, en plus, Erika se sent fiévreuse.


Péniblement, elle atteint le bouton d'arrêt. Devant ses yeux qui se plissent pour déchiffrer les leds fatiguées s'affiche 5:00 en caractères rouges, couleur signal d'alarme.

5:00, comme des coordonnées, celles du moment le plus merdique de la nuit, celui où il va falloir quitter la tiédeur du lit pour affronter le froid d'une chambre dans laquelle aucun chauffage ne rayonne ni aucun Domovoï n'attend. Premier moment merdique d'une journée qui en comptera beaucoup.


Se lever, se rincer à l'eau tiède chauffée dans une casserole bosselée, s'habiller des mêmes vêtements passés que tous les autres jours, Erika, dont le corps n'aspire qu'à retourner se recroqueviller dans son lit vide qui refroidit déjà, met pourtant un pied devant l'autre, fait un geste après l'autre, réchauffe dans la casserole chauffe-eau un peu du thé éventé de la veille avant d'allumer le joint sans lequel elle ne trouvera pas le détachement désabusé indispensable à l'accomplissement de ses petites inutilités.


Un joint, deux joints, trois joints, l'heure tourne, Erika stagne. Jusqu'au sursaut.

Quand son réservoir de déni est enfin aussi vide que ses poches le dix du mois, elle remue, se lève, se traîne jusqu'à son sac, ses clefs, sa porte qu'elle ouvre sur un froid glacial et un décor sinistre. « Mertvecgorod, merde, je suis encore à Mertvecgorod », pense-t-elle. Ca sent la pourriture, le chou tourné, les hydrocarbures, ça ne sent pas la victoire, loin de là. Mais Erika a une mission, toujours la même. Il s'agit d'aller enseigner à la chkola Daria Diatchenko. Enseigner, c'est beaucoup dire. Disons plus justement « faire semblant d'enseigner à des élèves qui font semblant d'apprendre ». L'important est qu'ils soient présents, rien de plus. Dans le rajon, la règle est simple, implacable, tous la connaissent, tous pourraient la réciter : « L'école; on y va tous, pas le choix, sans école pas d'aide de l'Etat, sans aide de l'Etat pas de nourriture, pas de chambre chez les parents : jusqu'à dix-sept ans, si tu veux un toit, des repas chauds, si tu ne veux pas faire la pute, ni le cambrioleur ni le dealer, il faut aller à l'école ».

Erika, elle, y va parce que sinon c'est la prostitution ou un emploi dans la dépollution. La prostitution, elle n'a plus grand chose à vendre, et la dépollution c'est la mort à petit feu. Alors...


Alors Erika se dirige à travers le rajon 5 jusqu'à la chkola. Elle passe devant la petite maison de Valentina, le vieux trav qui reçoit la nuit et dont la cheminée ne fume pas. Elle croise des élèves en transit entre une nuit agitée sous dope et adré et une journée d'ennui et de somnolence scolaire. Elle en croise aussi qui ne viendront pas, qui ne viennent plus, qui ne sont jamais venus. Pour eux, même ce qu'elle offre – entre aide sociale minable et maigre espoir de fuite – n'a plus d'intérêt. On ne quitte pas le rajon, on l'arpente jusqu'à en mourir. Et si possible on meurt jeune.


Aux grilles de la chkola, Erika croise le gardien, Kaban, un ancien de Feniks et de la révolution. Échoué comme une baleine crevée dans le rajon 5, préposé à la surveillance de petits cons avec lesquels il fume, Kaban n'est plus qu'une ombre. Du flamboyant phœnix ne reste rien, de ses cendres ne s'est relevée qu'une épave échouée en attente de démantèlement.

Arrivée dans le bâtiment vétuste et mal chauffé, Erika évite le regard des autres institutrices, moins collègues que galériennes, compagnes de banc de rames qui ne survivent comme elle qu'en évitant toute loyauté.

Un doigt de vodka pour se donner du courage - Erika en garde toujours une petite flasque dans son casier à la serrure défoncée - et il est temps d'aller en classe, d'y retrouver Meksi, Laska, et les autres, pour une matinée insignifiante durant laquelle chacun jouera son rôle sans y croire.


Pieds collés au sol, tête qui tourne légèrement, sensation d'envie et de jalousie, forte envie de vomir, ce matin Erika n'y arrive pas. Hélas pour elle, elle se souvient. D'hier soir. De la télé du Kroshka Kartoshka où elle buvait une bière. De l'émission gratuite qui y était diffusée.

Sur la télé du Kroshka Kartoshka, elle a vu, effarée, les publicités de recrutement pour l'Education Nationale française. Les jeunes profs souriants, impatients de transmettre leurs connaissances à des hordes d'adolescents lumineux assoiffés de savoir. Les établissements, lycées et collèges, neufs, bien équipés et bien chauffés ; jusqu'à ces écoles publiques de Marseille dans lesquelles il semble faire si bon vivre et apprendre sous le soleil de Provence. Dans un tel cadre Erika travaillerait pour rien, mais ce n'est pas tout. De revalorisation en revalorisation, annoncées à grands renforts de communication gouvernementale, il parait clair que les enseignants français sont très bien payés, que leurs frigos sont toujours pleins et qu'il ne fait jamais froid chez eux.


Hélas, Erika sait qu'elle n'est pas prédestinée. Il est plus facile à un oligarque de passer par le chas d'une aiguille qu'à une vieille carne comme elle d'entrer dans l'Education Nationale française. Alors l'institutrice usée rebrousse chemin, pénètre dans la petite cuisine à la peinture écaillée de la chkola, ouvre le placard sous l'évier – celui aux robinets duquel ne coule plus que de l'eau froide –, saisit la grande bouteille de vodka qui s'y trouve – celle qu'on garde pour un événement festif qui n'arrive jamais –, puis s'en enfile trois longues rasades. Profondes, étouffantes, brûlantes. Un instant elle a enfin chaud, elle se sent rayonner comme le phœnix, elle est prête, une fois encore. Prête à faire l'instit, prête à monter sur scène devant un public indifférent. Ragaillardie, revenue dans la réalité consensuelle de la chkola, Erika s'apprête à attaquer un nouveau jour d'école. Utile ou pas, il durera jusqu’au soir.

Commentaires

Roffi a dit…
Bel article.
Ce mal être dans le milieu enseignant ne date pas d’aujourd'hui .Je veux croire qu’il reste encore un peu de lumière, même si celle ci ne peut se capturer.
G. Foveau a dit…
"Une histoire pas drôle", selon le slogan d'une mutuelle pour enseignants. Mais frappante et très réussie.
Un bel hommage grinçant, aussi.
GF.