La Lune tueuse - N. K. Jemisin VF avec Pierre-Paul Durastanti

La Lune tueuse est la VF de The Killing Moon , un roman de N. K. Jemisin daté de 2012. Depuis, la dame a obtenu trois Hugo (et accessoirement un Prix Planète-SF des Blogueurs) pour la trilogie de La Terre fracassée. Mais La Lune tueuse n'a pas à rougir de son antériorité. C'est un bon roman de fantasy que j'avais beaucoup apprécié à sa sortie . Quand, en plus, on sait qu'il a été traduit par l'immense Pierre-Paul Durastanti, on pressent qu'il sera d'une agréable lecture. Enjoy ! Blog toujours en mode dégradé, jusqu'à ce que ma santé redevienne optimale.

Unamerica - Cody Goodfellow


Difficile de résumer Unamerica de Cody Goodfellow – si tant est qu'on apprécie l'exercice.


Disons simplement qu'Unamerica est l'histoire de Nolan Hatch (est-ce son vrai nom ?), un Américain qui tente de passer discrètement du Mexique aux USA en vélo et se retrouve embarqué dans une incroyable aventure.

Disons que, durant son périple, il est enlevé et transporté vers un complexe carcéral secret par une organisation visiblement structurée qui lui réserve, semble-t-il, un sort peu enviable – comme à de pleines fournées de migrants illégaux qui sont, de fait, ses compagnons d'infortune.

Disons qu'Hatch se sauve in extremis en suivant Jaime, un adolescent cubain qui, tel le lapin blanc d'Alice, le guide, de tunnels en échelles, comme à travers un discret trou dans la terre vers un sous-sol caché qui n'a guère à envier au Pays des Merveilles en terme d'étrangeté. Mais si Unamerica, la micro société installée depuis des décennies par d'obscurs commanditaires dans une immense grotte sous les sables du Nouveau Mexique, est aussi étrange et dérangeante que le monde imaginé par Lewis Caroll, elle est, bien plus que son devancier, un pays de cauchemar, qui ne doit rien à la féerie mais tout au cynisme de puissantes organisations humaines.


A Unamerica, dans la ville enterrée, tentaculaire, spectaculaire, dans un état aussi de délabrement avancé, tout est gratuit, il suffit d'avoir le bon code-barre sur le poignet.

Mais tout est dangereux car les organisateurs du lieu introduisent dans la nourriture distribuée – entre autres – des produits à tester, des toxiques expérimentaux, des mèmes mortels ou d'autres substances délétères. A Unamerica, c'est son sordide secret, d'invisibles Master of Puppets, engagés dans une joint venture, font de l'expérimentation biologique et sociale à l'échelle 1.

Tout est dangereux aussi car, si on n'a pas de code-barre, si on est inconnu du système et donc inutile, on est un sous-homme sans droit qui servira tôt ou tard de banque d'organes animée.

Tout est dangereux car, en dépit de l'existence d'une police qui protège la centrale « zone verte », Unamerica est sous le contrôle de gangs plus violents et radicaux les uns que les autres.

Tout est dangereux enfin car, dans un « infra-monde » libertarien d'où solidarité et empathie sont absentes, c'est chacun pour soi et Dieu pour personne (quoique...mais en fait non).

C'est dans cet enfer pourtant qu'Hatch est saisi d'une sorte d'épiphanie, au point qu'il décide d'y introduire une drogue inédite dont il est convaincu qu'elle permettra à l'humanité d'atteindre un degré supérieur d'empathie et de communion avec l'univers et/ou la divinité. Ce faisant, il déstabilise l'équilibre fragile d'Unamerica, provoquant la guerre, le chaos, et initiant une révolution qui fera peut-être passer un cap à l'humanité.


Dans Unamerica, Cody Goodfellow fait preuve d'une absence de limites qui amène à s'interroger sur l'existence de son surmoi.

De façon très réussie il mélange les genres, rassemblant sans vergogne dans les mêmes pages dystopie, cyberpunk, narco story, horreur, fantastique, sans négliger un sous-texte politique capital et pourtant jamais étouffant. Il peuple son roman d’une galerie de personnages, principaux, secondaires, ou simples figurants, qui ont tous une vraie identité, un vrai agenda, un vrai rôle dans la société souterraine comme dans l'avancée du récit, de personnages donc auxquels on ne peut pas être indifférent.

Il mélange aussi les inspirations (ou ressemblances). Si les thèmes et leur traitement limitless évoquent autant le Pynchon de L'arc en ciel de la gravité que celui de Vente à la criée du lot 49, on lorgne aussi du côté de l'Interzone de Burroughs ou d'un cyberpunk qui, né plus tard, aurait intégré les raves parties, sans oublier les délires 60's à la Tim Leary ou Aldous Huxley sur les acides comme clefs des « portes de la perception ». Quittant l'écrit pour l'image on pense à New York 1997 et à sa prison à ciel ouvert.


Si ce n'était que ça, ça serait déjà beaucoup pour un seul roman qui est, de fait, une sorte de monstruosité presque aussi impossible à décrire en détail qu'un Grand ancien lovecraftien.


Alors, tenter d'en saisir des bouts pour les transmettre impose de t'informer, lecteur, sur la présence entre ces pages d'un prêtre fanatique qui ne fait que mourir et ressusciter, d'une rave sans fin lancée dans un authentique mouvement perpétuel, de gangsters de l'Aryan Brotherhood, de femmes en révolte sous la conduite d'une « nonne » issue du monde des free parties et la protection d'une tueuse en série, d'un réfugié cubain qui a connu l'enfer des balseros et que ses épreuves ont mithridatisé, d'un gang de vigilantes dissimulés derrière des masques de lutteurs, de mormons polygames et brutaux, d'un clan narco trans, d'un immeuble inversé suspendu au plafond de la grotte qui abrite Unamerica, de drogués lobotomisés au point qu'on peut en prendre le contrôle temporairement, de champignons délétères, de cerveaux décorporés mais pas si morts que ça, de fouisseurs qui mangent littéralement leur merde, de sagesse immémoriale et de marchandisation de la réalité.


Il faudrait aussi lister les formules, les descriptions, les outrances visuelles. Unamerica est un roman qui ne cache pas les horreurs concrètes qu'il raconte ni n'amoindrit les excès verbaux d'une société fondée sur la hiérarchie et le conflit. Même le regroupement communautaire, qui peut apporte rune forme de sécurité en interne, entraîne une vision du monde binaire dans laquelle « eux » et « nous » forment deux groupes parfaitement identifiés en opposition inévitable ; quand les clans ethniques ou sexuels des prisons prennent consistance dans la macro société, actes et paroles qui en sont les fruits ont obligatoirement le goût amer de l’agression et de l'insulte. Quoi qu'on en dise, l'universalisme a du bon.


C'est cru, c'est dur, c'est violent, c'est un roller coaster qu'on n'arrive pas à lâcher car, en bon voyeur, nous voulons savoir comment tournera l'expérience.

Quelques extraits au hasard parmi un univers de passages citables :

  • “What you think is the power of God, is just the power of belief. That’s the ultimate purpose of this place, you know. A big ant farm they can fuck around with to see how human ants react, and they keep it in a constant state of crisis and cognitive upheaval so we’ll start to believe crazy shit like magic telepathy mushrooms and go on bloody crusades, because they want to control us. They also want to tinker with belief itself as a weapon. If we all kill each other, they’ll chalk it up as a big teaching moment, and order up a fresh batch of ants.”
  • “They make noise about their products and research, but there is only one experiment, and that is the city itself. How much anarchy and crime will an orderly society tolerate ? How much authority will they accept, and still call themselves free ? How hard will they fend for themselves, with no safety net ? For nearly thirty years, this city has been a living laboratory where the hard lessons of the future are being learned. But we are divided by our models of what a city is. For some, it is a prison—citizens are to be contained. For others, it is an insane asylum, or a larger laboratory, or a farm. I suspect the roots of one’s allegiance lie too deep in toilet training to be altered without extreme duress, but what do you see, when you look at the city, Mr. Cockburn ? Where do your true allegiances lie ?”
  • Right away, he gets the vibe off Gary that he’s developmentally disabled, a big, falsely jolly man-child, eager to please but likely to freeze up and narc him out at a moment’s notice. But he doesn’t eat his own feces out of a lunchbox or play rave-warrior games in a pitch-dark tubeway, so he’s going to have to do.
  • In Mexico, such bizarre legends are almost commonplace. But a flesh-and-blood trans male narco who slept with other men was unthinkable. Narcos are as conservative as the Taliban, when it comes to sodomy and shoe-shopping.
  • “A mouth is a mouth, after all, and what is a mouth but a cunt, when you knock out all the teeth ?”


Achetez ! Lisez ! Sortez époustouflés !

Play it loud ! No TW inside.


Unamerica, Cody Goodfellow

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