La Lune tueuse - N. K. Jemisin VF avec Pierre-Paul Durastanti

La Lune tueuse est la VF de The Killing Moon , un roman de N. K. Jemisin daté de 2012. Depuis, la dame a obtenu trois Hugo (et accessoirement un Prix Planète-SF des Blogueurs) pour la trilogie de La Terre fracassée. Mais La Lune tueuse n'a pas à rougir de son antériorité. C'est un bon roman de fantasy que j'avais beaucoup apprécié à sa sortie . Quand, en plus, on sait qu'il a été traduit par l'immense Pierre-Paul Durastanti, on pressent qu'il sera d'une agréable lecture. Enjoy ! Blog toujours en mode dégradé, jusqu'à ce que ma santé redevienne optimale.

The Old Axolotl - Jacek Dukaj


Futur proche. Pour commencer. La Terre a été balayée par une vague de neutrons d'origine inconnue qui a éliminé toute vie biologique. Ne reste de la seule oasis de vie connue dans l'univers qu'une boule inerte, stérilisée comme un intestin après un traitement antibiotique surdosé. Difficile alors d'y placer une histoire, sauf à savoir rendre romanesque le mouvement des plaques tectoniques.

Une histoire est néanmoins possible dans le court roman The Old Axolotl, de l'auteur polonais Jacek Dukaj, nominé pour le Janusz A. Zajdel Award 2016.

Car, dans le monde imaginé par Dukaj, alors que la vague neutronique passait de méridien en méridien, quelques poignées d'humains (aucun Asiatique, premiers touchés et premiers morts avant même de comprendre ce qui se passait) ont réussi à s'uploader en catastrophe à l'intérieur de divers serveurs informatique en utilisant des versions (bien ou mal) patchées d'un jeu online censé utiliser des bots modelés à partir de la structure cérébrale des joueurs utilisateurs. Aussi expérimental qu'imparfait, mais nécessité fait loi.


Parmi ces humains « sauvés » au prix de leur corps physique, il y a Bartek, un jeune techos polonais, détenteur d'une compétence indispensable et rare dans un pool de ressources devenu minuscule. Il sera le guide et l'ancrage du lecteur au long des décennies qui suivront l’extinction de masse, au cœur du très limité écosystème informatique dans lequel survit une parodie d'humanité faite de piètres ersatz d'humains, dépourvus de corps vivants et dont même rien n'assure que les consciences numérisées soient fidèle aux originales.


L'histoire de The Old Axolotl est celle d'un déni initial suivi par une frénésie d'activité.

Animant les nombreux robots, mechs, bots disponibles sur la Terre future du roman, les numérisés (qui se nomment eux-mêmes transformers) commencent par singer, dans des villes intactes (Tokyo notamment), la vie d'avant. Sexe entre sexbots, soirée au bar entre copains, absorption imaginaire de liquides alcoolisés. Hélas, sans sensation physique, tout est fade et décevant. Les survivants ont l'apocalypse triste. Ils ne peuvent même pas dormir, aucun programme existant n'émule cette fonction résolument biologique. Ni parler, d'où le développement d'un langage fait d'émotes affichés comme des successions de hiéroglyphes sur les écrans des bots.

Mais, si la dépression dure – et pour certains, dont Bartek, ne cessera jamais –, l'acédie, elle, n'est pas sans fin. Rapidement ce qui est humain (ou pas) dans des survivants devenus virtuellement immortels sous réserve de pièces de rechange reprend activité humaine en rejouant dans des corps d'acier et de silicium la confrontation aussi classique qu'inévitable entre Eros et Thanatos, sans oublier l'appel de la grégarité ni la loi d'airain de l'oligarchie.

Des clans se créent, qui s'allient et s'agrègent, s’opposent et se menacent, formant des alliances idéologiques dont certaines projettent de repeupler biologiquement la Terre à partir des bases de données ADN numérisées quand d'autres prônent l'abandon de la biologie et la bascule définitive du biologique vers le numérique.

Ces blocs s'affrontent dans une forme de guerre froide qui devient très chaude par moments – car les missiles nucléaires humains sont toujours disponibles et qu'ils restent pilotés par les entités, quelles qu'elles soient, qui contrôlent les serveurs informatiques. Et ils sont peuplées de copies de plus en plus nombreuses et de plus en plus manipulables des personnalités uploadées originales – tout fichier informatique étant copiable sans coût pour peu qu'on y ait accès –, copies qui se livrent à des reset/itérations sans fin de leurs obsessions individuelles dans un monde qui n'a plus rien inventé de vraiment nouveau, combinant des éléments existants bien plus qu'il n'en fait advenir d'inédits.

Mais vers quoi va le tout ?


The Old Axolotl sonne SF, cyborg, cyberpunk. Il est à la fois plein d'une grande ironie visuelle et de références clins d’œil à l’histoire de la SF avec des titres d’illustrations tels que « Would you like to know more ? », « The sky above paradise was the color of television, tuned to an axolotl channel » ou encore « All those worlds will be lost, like tears in rain » voire « The truth is out there ». Il imagine aussi des « entités » délirantes comme les « intelligences » de l'IRS réfugiés dans un sous-marin nucléaire (On 93 PostApoc the main program of the American Internal Revenue Service designed to hunt down tax dodgers copied itself onto the computers of an Ohio Drone ballistic missile submarine and disappeared into the depths of the Pacific. From time to time, rumors erupted here and there among the transformers about this rogue IRS patrol surfacing off the coast of one continent or another to fire Tomahawk missiles at unknown targets. It became their Loch Ness Monster) ou les Google slaves qui sont moins éloignés de nous qu'on pourrait le penser au premier abord.

Mais c'est aussi et surtout un roman assez triste, sur la perte et le deuil, sur la croyance jamais éteinte en un meilleur passé tellement idéalisé qu'il en devient mythique, sur la nature de la commune humanité, sur le désespoir insurmontable, et sur le sale espoir aussi qui pousse à agir et à faire même quand tout ce qui comptait est perdu et que le reset/réitération illimité des expériences rend chacune d'elles jetable.


Drôle et ironique mais aussi très mélancolique le roman ambivalent de Dukaj laisse un goût d'agréable amertume sur la langue.

Lisant The Old Axolotl, on est plus proche de Transformers que de Neuromancer.

On y trouve le côté presque potache du Cory Doctorow de Little Brother ou de When Sysadmins Ruled the Earth et le sérieux des polymorphes consciences logicielles magistralement décrites par Hannu Rajaniemi dans la trilogie de Jean le Flambeur.

On y inverse le trope de l'humain créant de la vie artificielle quand, ici, ce sont des humains déshumanisés qui cherchent à recréer de la vie biologique.

On y croise, hélas, la forêt sombre de Liu Cixin. Et on y assiste à la pathétique ronde sans fin ni sens d'artefacts technologiques qui se pensent humains et ne savent pas s'ils veulent et doivent abandonner ou conserver leur héritage :

« What are you running away from? What are you looking for? A human being? Really? Admit it! You can admit it to me – what terrifies you most is the quiet possibility that nothing, nothing, nothing has changed. That there is no difference, right through all the IS’s of the transformation, the mechs, the flattened-out epigenetics and epicultures. And this, this is the naked truth of existence : hardware clanging against hardware, the echo of empty scrap metal under the sky of infinity. You can’t escape. There is no escape from this. »

alors que le temps passera jusqu'à un Demain les chiens où les humains auraient été complètement oubliés :

« and probably nobody even remembers the Extermination any more, probably nobody remembers man any more »

Triste, on vous dit.


The Old Axolotl, Jacek Dukaj

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