Les Divis - Brian Catling

Les Divis est le troisième et dernier tome du cycle de Vorrh . Il paraît en français dans une traduction de Nathalie Mège, toujours chez Outrefleuve. Tome 3 donc review forcément courte car tu sais ou devrais savoir, lecteur, de quoi il retourne lorsqu'on prononce, non sans frémir, le nom oublié et terrifiant de Vorrh. Brian Catling (récemment décédé hélas) y lie les fils de l'intrigue complexe qu'il avait tissés dans les deux volumes précédents. D'Ismael (étonnant, non ?)  à Modesta en passant par le professeur Schumann, Cyrena Lohr, Sidrus, ou l'incroyable Undeswilliams, tous sont là pour de dernières scènes qui, parfois, sont faites de flashbacks. Et n'oublions pas pour ce grand final, même si Dieu semble l'avoir fait, ces Ancêtres qui, après avoir failli, se sont endormis ou éparpillés à la surface de la Terre. N'oublions pas non plus que la Création dont nous faisons partie est menacée (par Dieu lui-même – spécial dédicace à Marguerite Imbert car

Les Migrants du temps - Liu Cixin


Sortie du tome 2 de l'intégrale des nouvelles de Liu Cixin, dirigée par Gwennaël Gaffric. Il s'intitule Les Migrants du temps, et c'est toujours chez Actes Sud Exo.

De Liu j'ai déjà beaucoup parlé, et de cette intégrale déjà une fois à l'occasion de la sortie de L'Equateur d'Einstein, tome 1 d'une aventure qui en comptera 3. Je vais donc être plus bref pour ne pas revenir encore sur des choses déjà dites. Je vais même réutiliser en partie (retour sur investissement) du matériel déjà écrit et publié sur ce blog.


Reprenons déjà quelques analyses sur le tome 1 qui peuvent être reproduites ici in extenso puis nous verrons en quoi le Liu des Migrants est différent de celui de L'Equateur :

On y croise une foi absolue en la science. Scientifiques et ingénieurs sont des héros, des hommes habités/obsédés par l'exploration du monde de la connaissance comme les grands explorateurs du passé le furent par celle du monde physique. Ces héros scientifiques – et/ou ceux qui sont militaires – font passer les nécessités du monde avant celles du soi ou de la famille ; les personnages de Liu ne sont pas ces individualistes contemporains que pressentit Tocqueville.

On y lit des descriptions souvent poétiques et toujours évocatrices.

On y devine un tiraillement constant entre tradition et modernité, entre famille et société, entre ruralité traditionnelle et modernité urbaine qui rappelle les constats des sociologues de l'école de Chicago au début du XXe siècle. Soucis caractéristiques d'un pays en transition rapide d'une économie agricole à faible productivité (et maintenant de plus en plus souvent affectée par la sècheresse) à une économie industrielle puis de plus en plus servicielle à productivité élevée. Et déboussolement d'un pays qui s'enrichit à marche forcée. Les mêmes questionnements agitent la littérature indienne.

On y voit l’irrésistible attrait qu'exerce la ville, zone riche et « lieu illuminé », aimant pour des paysans qui vivent durement dans la partie de l'économie que Baumol qualifierait « d'archaïque ».

On y lit, sous la plume de Liu, la fierté ouvrière des hommes qui se cassent le dos (ou les poumons) pour développer le pays. Elle rejoint la fierté de l'homme humble qui accomplit de grandes choses (par l'entremise de la science). Tous sont décrits avec grand lyrisme. 

Et dans ce mélange constant de poésie et de SF, de Hard SF et de phlogistique (au sens de très lâchement expliqué), Liu exprime aussi un mélange de fierté nationale et de crainte devant la certitude de la guerre (inévitable car humaine, quoi qu'en pensent les illusionnés contempteurs de la Red Team).


On lit ici, comme dans le tome précédent des textes de longueurs moyenne, souvent charmants par leur style à la fois daté et très actuel. Un mélange de Hard-SF et de bullshit SF, très souvent poétique et dans lequel on commence à voir poindre ce qui pourrait s'apparenter à une critique sociale explicite, ainsi que la crainte d'une inévitable guerre venue de cette Forêt sombre qui est le cœur de la trilogie du Problème à trois corps. Car si, oui, le Liu du Problème, critique envers le système et inquiet d'un contact alien, est clairement en germe ici dans les rapports nécessairement conflictuels qu’entraîneraient tout contact avec une civilisation extra-terrestre, l'Ouest, lui, disparaît un peu des radars (sauf dans les nombreuses références littéraires ou artistiques dont se délestent allègrement certains auteurs de fantasy hexagonaux). Mais, ici, au risque probable qu'amène l'étranger très lointain s'ajoute en Chine même les horreurs certaines de l'inégalité extrême, de la pollution mortifère, de la corruption endémique qui a détourné de la voie droite même ceux qui furent des idéalistes. Toutes réalités encore plus choquantes dans une société qui se vit comme idéaliste.

Et toujours cette passion pour le temps et les distances longues, pour l'immensité de l'univers en expansion et les abîmes de temps qu'il renferme, dont la Chine et ses affres ne sont qu'une portion infinitésimale sur laquelle il importe pourtant de se conduire dignement, que ce soit comme citoyen, professionnel, parent.


Commençons ici par un texte qui ne vient que vers la fin mais est un must-read absolu :

Pour l'amour de Taiyuan est un texte aussi apocalyptique que très drôle dans lequel une amoureuse déçue initie un désastre. Il met en scène Liu Cixin et un ami écrivain. On les voit tous deux devenir des clochards sans abri nourris d'ordures après avoir vainement tenté d'écrire deux sagas de Hard-SF et de fantasy. Leurs pérégrinations dans une histoire déjantée font plaisir à voir et montrent un beau sens de l'humour.


Retour à l'ordre du recueil :

Les Hommes et le Dévoreur ouvre le feu et c'est un texte fort. Galaxy Award 2002 (?), c'est un étrange mix entre Le jour où la Terre s’arrêta et la saga de Galactus. On y voit l’ingéniosité et la combativité de l’humanité, on y entend un discours darwinien naturalisant et généralisant à l'univers entier le struggle for life, on y assiste à un twist assez inattendu jouant sur l’éternel retour, et on y découvre que la condition d’esclave élevé pour sa viande n’est pas si inconfortable que ça pourvu que le « bétail » soit bien traité.


Le Nuage de poèmes (qui fait suite au précédent) est un texte à la beauté poétique envoûtante dans lequel un alien aussi éloigné de la matière vivante qu'il est possible de l'être embellit l'univers en l'emplissant de poèmes. On y célèbre encore l'ingéniosité humaine à laquelle s'ajoute la séduction irrésistible de la poésie.


La Gloire et le rêve est un texte étrange et inquiétant qui décrit une dictature, mise au bord de l'annihilation par une guerre et des sanctions, à qui est offerte une possibilité de sortir de l'impasse par le sport, les JO précisément, une forme pathétique de JO. Il offre le rêve et la gloire comme échappatoires à l'horreur et montre justement que ce ne sont jamais les puissants qui souffrent des sanctions imposées par l'extérieur.


Le Canon de la Terre (Galaxy Award 2003) montre comment une (trop) grande idée d’ingénierie peut être un désastre écologique ou économique. Difficile de ne pas penser au Barrage d’Assouan, à celui des Trois Gorges, ou plus modestement au Tunnel sous la Manche. C’est ici à l’hybris humain que s’attaque Liu. Ironiquement, le texte, très noir dans ses trois premiers quarts, se termine de manière très optimiste, car, pourvu qu’on lui laisse le temps, l’ingéniosité humaine finit par triompher des déboires initiaux. Grâce à une innovation qui lui permet de convoquer les mânes de Jules Verne d’une manière inédite, la catastrophe initiale donne naissance à l’une des réalisations les plus grandioses de l’humanité, un prodige qui la sortira du puits de gravité.

NB : ce texte fait référence au très triste Avec ses yeux, du recueil précédent.


Les Penseurs est un joli texte qui, sur un fond romantique, pose le principe d'une « conscience » de l'univers. Joliment amené et joliment réalisé.


Les bulles de Yuanyuan est aussi un très joli texte sur la poésie de la science et l'importance de ne pas abandonner ses rêves. Et, qui sait, il en sortira même peut-être une solution à ces bouleversements climatiques que Liu aborde dans plusieurs des nouvelles rassemblées ici.


Le Miroir aborde en full frontal, à travers une très étrange forme d'enquête, la corruption et l’enrichissement obscène qui gangrènent une société qui n'a plus de communiste que le nom. C'est bien sûr la science qui le permet, à l'aide du même genre de bullshit sur la théorie des cordes que celui dont s'était rendu coupable Somoza dans La théorie des cordes. Il faut arrêter avec cette théorie !

Le texte ceci dit est très éclairant – sur la corruption et les risques d’une société qu'on appellera, parlant de la Chine, de surveillance, mais qu'on pourrait appeler, parlant de l'Ouest, de transparence extrême. Gare au temps des hommes gris !


Prendre soin des dieux est un texte étonnant. Liu, toujours aussi rusé, décrit une pacifique « invasion » extra-terrestre par des aliens qui disent avoir créé l’Humanité et demandent maintenant à leurs « enfants » de prendre soin d'eux jusqu'à leurs derniers jours. Le poids des Anciens est ici exacerbé par les espoirs déçus de la rencontre et le gap culturel infranchissable qui sépare les « Dieux » de leurs « enfants » humains. Un texte chargé dans un pays en vieillissement accéléré.


Prendre soin des hommes – qui fait suite au précédent – reprend l'inquiétude de Liu sur la croissance apparemment sans fin des inégalités de fortune. Il traite d’une invasion extraterrestre menaçant notre monde et conduite par les plus pauvres d’une autre Terre. Prenant comme point de départ un mystérieux contrat donné à un tueur à gage, évoquant le cinéma violent hongkongais autant que les récits d’initiation secrète à la Dr Strange ou Iron Fist, elle pointe très crûment le risque d’un monde d’inégalités croissantes, a fortiori quand les écarts de fortune ouvrent la voie à des inégalités biologiques. Très critique envers un capitalisme fondé sur la sacralisation du droit de propriété, Prendre soin des hommes est un Micromegas chinois dans lequel la rencontre entre les représentants de deux mondes éclaire sur les dangers qui guettent le notre. Excessif volontairement, inspiré autant par Proudhon que par le récemment décédé Latour et sa sécession des riches, le récit est marquant moins par son réalisme que par son outrance, ainsi que par les idées fortes qu’il véhicule.


La Montagne est une histoire larger than life, amusante et originale de Terre creuse – voire d'Univers creux. La science y est encore centrale – et on y trouve encore un élément (la nage) invraisemblable.


Nuit de Lune est un court texte sur les risque de changer l'avenir. Amusant sans plus.


1er avril 2018 interroge le « moi » dans un monde où une grande longévité deviendrait possible et sur le devenir des nations sur une Terre où les communautés se virtualisent.


Dialogue avec un fœtus, originale pour quelqu'un qui n'a peut-être pas lu Greg Egan, est une manière scientifique très particulière de rendre vivant le culte des ancêtres et la mémoire filiale. Quand la mémoire de tous ceux qui vinrent avant est installée dans un fœtus à naître, celui-ci peut-il encore avoir sa vie propre ? Comment les jeunes générations chinoises, dans un monde en transformation, peuvent-elles s'émanciper du poids des ancêtres ? Comment réaliser en Chine l'individualisme abstrait qui résulta de la première modernité ?


Les Migrants du Temps où la population en excès (saturation environnementale) est envoyée en hibernation non pas plus loin mais plus tard. Eternel retour là aussi et un espoir de régénération à long terme d'une planète bien mise à mal aujourd'hui.


Le Cercle, enfin, qui raconte une histoire médiévale de guerre et de trahison, qui exprime aussi le regret d'un avenir qui aurait pu être si l'invention stupéfiante imaginée dans la nouvelle avait été développée au-delà de sa fonction machiavélique initiale. Un texte très rusé qui parlera de registres, d'UAL, et de bus humains, aux informaticiens.


L'ensemble est toujours indispensable à lire tant Liu est intéressant dans ses thèmes et rafraîchissant dans son écriture.


Les Migrants du temps, Liu Cixin

Commentaires

Soleil vert a dit…
Le Dévoreur : impossible d'échapper à l'évocation de l'affrontement de Thor et Ego, la planète vivante, contre Galactus (1969) :)
Gromovar a dit…
Yep. Pas faux.