The Empire of Gold - S.A. Chakraborty

" The Empire of Gold ". Dernier tome de la trilogie , non encore traduit, on peut imaginer que De Saxus s'en chargera comme pour les deux premiers. A Daevabad, la cocotte-minute a fini par exploser. Attaquée par surprise, la ville est tombée. Prise, elle s'effondre lentement sur elle-même, alors que celle qui l'a conquise s'enfonce de plus en plus vite dans une meurtrière folie vengeresse qui ne connaît aucun limite. La Libération a viré à la Terreur. Les morts se comptent par milliers. Les exilés et les réfugiés aussi, éparpillés dans le monde entier loin de la cité mythique. Pour les plus illustres d'entre eux il est temps de faire face à leur destin, et de payer de leurs désirs et d'une partie de leur intégrité la nécessité impérieuse de mettre fin à la dérive dictatoriale de celle qui prétendait « libérer » au moins les membres de sa tribu et qui, pour les gouverner, les asservit et les assassine au même titre que tous les autres, n'hésite pas

La SF est-elle trop politique ?


La SF est-elle trop politique ?


Cette question, qui agite régulièrement le champ de la SF, n'a, en soi, pas grand sens.

En effet, y répondre supposerait de pouvoir définir le bon niveau de politique dans la SF et d'être capable de mesurer celui de la SF actuelle (?) pour ensuite le comparer à un idéal prédéfini. Impossible sans doute.

Alors faut-il lâcher l'affaire ? Ou vaut-il mieux s'attaquer brièvement à des questions connexes pour voir ce qu'il en sort ? Tentons l’expérience.


La SF est-elle politique ? La réponse est évidemment oui. Comme tout parole ordonnée énoncée par un animal politique, la SF est intrinsèquement politique.

Elle l'est car l'auteur vit dans le monde, qu'il est traversé par ses questionnements, et que certains peut-être l'affectent.

Elle l'est car l'auteur est socialement situé dans un espace des positions sociales qui est, de fait, différencié et hiérarchisé. Il voit donc cet espace de son point de vue singulier (qui n'est pas panoptique) et il y a aussi, ne l'oublions pas, des intérêts.

Elle l'est car il est doté d'un habitus. Système de classement et d'action, l'habitus lui donne un point de vue sur la réalité, sur ce qu'il doit/peut en penser, sur ce qu'il doit/peut en dire. L'auteur de SF a donc un point de vue sur le monde, des questions privilégiées dans son espace de réflexion, des jugements sur ces questions et sur l'état de leur traitement. Il a aussi, et pour la même raison, la compulsion in-corporée et largement inconsciente (car structurée par sa socialisation) d'agir (ici il s'agirait d'écrire) d'une façon qui soit cohérente avec les jugements de son habitus. Bourdieu disait que le bon joueur de tennis va sur la balle sans avoir besoin de réfléchir car il sait où elle va tomber, Tocqueville parlait des peuples démocratiques en leur attribuant la « passion de l'égalité », dans les deux cas l'action n'est que peu sous le contrôle de la raison. C'est l'habitus qui est aux commandes.


L'auteur SF a donc un point de vue, des jugements, une compulsion à agir.

Comme quiconque et surtout comme tout auteur, même de blanche. De ce fait, l'argument de la nécessaire réflexion préalable à la création de mondes inédits qui concernerait les auteurs SF plus que les autres est peu recevable car tout auteur, tout artiste, en choisissant de quoi il parle et comment il en parle (à la fois dans le fond des idées et dans la forme de la langue), exprime de façon tout aussi évidente un point de vue sur la réalité, trahit un habitus, fait œuvre de sens pratique dans l'acception la plus bourdieusienne du terme.


En nous plaçant sous le patronage de Bourdieu nous rappelons à quel point tout écrit est l'écrit de quelqu'un. C'est une évidence, comme y invitait la question comminatoire « D'où parles-tu, camarade ? ». Bourdieu lui-même s'y attaqua dans son Esquisse pour une auto-analyse.


Si dire sa position dans le champ et sa place dans les luttes pour le contrôle du champ est donc inévitable, alors où serait le problème, en SF comme dans toute littérature ? Reprocherait-on à quiconque de parler d'où il est et de dire d'après son jugement ? Certes non. Ce serait une grande injustice.

Le problème du politique en SF (ni plus ni moins qu'en blanche) apparaît quand ce dire situé devient conscient de lui-même, volontaire, satisfait. Il devient alors militant et peut être contesté en raison de cette approche militante.


Howard Becker parlait de chercheurs de causes et d’entrepreneurs de morale pour qualifier ceux qui cherchent sans cesse ce sur quoi se mobiliser et qui s'avisent ensuite d'agir pour initier ou transformer les normes sociales. Les entrepreneurs de morale sont tout aussi situés que ceux de leurs pairs qui n'entreprennent rien mais ils se sont donnés pour tâche d'imprimer leur habitus dans les esprits ou dans les lois. Ils se rêvent autoréplicants, créateurs viraux de structures structurantes.

Vu à travers ce prisme, il est incontestable (si quelqu’un veut faire des stats, qu'il les fasse) qu'une partie des auteurs SF contemporains ont ce type d'idéal conscient de réplication, de conviction, de transformation des habitus. Qu'ils se vivent comme militants et produisent logiquement une littérature militante.

Et là où du politique est présent dans toute œuvre, là où toute création de l'esprit est intrinsèquement le reflet de celui-ci, de ses névroses, de ses contradictions, et aussi d'une place dans les champs de lutte, il est question pour ces auteurs, en plus, de façonner une œuvre dont l'objectif – au moins sous-jacent – est de dénoncer, d'éclairer, de dévoiler diraient Bourdieu ou les marxistes. De prêcher donc une vérité que l'auteur aurait mise à jour, un ordre du monde qu'il voudrait dénoncer, un nouvel ordre souhaitable qu'il propose.


Il y a deux mille ans, des groupes d'hommes et de femmes en robe et sandale allaient de ville en ville pour prêcher la bonne parole jusqu'à finir par l'imposer. C'était des religieux, convaincus, prosélytes, comme tous leurs semblables qui les précédèrent ou les suivirent. Tacite les qualifia d'ennemis du genre humain. Tacite est mort, les prosélytes, à force de mots, ont fini par gagner.

Une partie des acteurs de la SF contemporaine est constituée de religieux de la même eau – seule différence, leurs prônes sont écrits. Comme des religieux et a contrario des non-militants ils veulent consciemment prêcher, convaincre, imposer si nécessaire. Convaincus de détenir le Vrai, le Juste et le Bon, ils se sentent investis de la mission de « réparer le monde ». Ce faisant ils en oublient parfois l'histoire, la forme, les personnages, ou assènent leurs vérités avec des sabots si gros qu'en lisant leurs textes on ne voit plus que les sabots. Le problème est là. Tout auteur n'est pas un Baudelaire qui extrait de la beauté d'une charogne ou un Dickow qui poétise des préoccupations contemporaines. Peu le sont en fait. De fait, plus la conviction est forte plus le risque d'oubli de ce reste qu'on appelle littérature est grand. Prédominent alors des situations et des personnages qui ne sont que des archétypes, des textes qui sombrent dans le didactisme, des tics et des tropes qui, à la longue, deviennent incantatoires.


Et puis se pose aussi la question du lecteur. Que veut-il le lecteur ? Peut-être qu'on prêche, mais peut-être pas. Le militant, comme le religieux, est ce témoin de Jéhovah qui frappe à la porte puis y oppose son pied pour empêcher qu'on la referme. Le militant, comme le religieux, assène ses certitudes arrogantes pour forcer la conviction. Il répète, répète, répète, jusqu'à ce que l'autre cède, par conversion ou juste pour avoir la paix.

Le militant est intrusif, il est insistant, il est sourd aux objections de l'autre ou aux simples demandes de calme. Dans le meilleur des cas il est l’illuminé en robe safran qui tente de séduire par le tintement des clochettes, dans le pire le tschandala qui hurle  son ressentiment à la gueule de son interlocuteur. Mais s’est-il demandé ce que voulait le lecteur ? Jamais. Il a un message à transmettre et une cause à défendre. Hélas lui manque la plupart de temps l'élégance d'en faire un objet beau à voir ou agréable à lire – car l'urgence est urgente et ne souffre aucun détour de production.


On m'objectera qu'il y a de bons livres militants. Certes. J'en ai lu, apprécié, chroniqué. Mais il sont très minoritaires car, par nature et donc sauf heureuse exception, la forme dans ce sous-genre y est absolument subordonnée au fond.

Raconter une bonne histoire avec des personnages riches et complexes placés dans des situations non manichéennes et dans un style qui crée de la beauté à partir d'un matériau commun, voilà ce que devrait être la littérature. Plus elle est militante, plus le risque qu'elle rate l'un de ces objectifs est grand.

Alors la SF est-elle trop militante aujourd'hui ? Sans doute. La littérature y perd, pas sûr que quoi que ce soit y gagne.

Commentaires

Renaud a dit…
Ce type de post juste en amont de la sortie d’un roman de Rivers Salomon. Coïncidence ?
Je n’ai d’ailleurs toujours pas eu le courage de m’y attaquer, justement pas peur du « trop politique » et une sensation de « je n’ai pas écris ceci pour toi male blanc sis oppresseur ».
Gromovar a dit…
Coïncidence absolument.

J'ai lu et apprécié les deux premiers textes de Solomon, que j'ai sans doute été l'un des premiers voire le premier à chroniquer en France :

https://www.quoideneufsurmapile.com/2017/12/an-unkindness-of-ghosts-rivers-solomon.html
https://www.quoideneufsurmapile.com/2019/11/the-deep-rivers-solomon.html

Sur le dernier les retours que j'ai lus sont plus mitigés donc pour le moment il n'est pas dans mes projets de lecture (et aussi parce qu'il faut parfois changer de crémerie).