Les Divis - Brian Catling

Les Divis est le troisième et dernier tome du cycle de Vorrh . Il paraît en français dans une traduction de Nathalie Mège, toujours chez Outrefleuve. Tome 3 donc review forcément courte car tu sais ou devrais savoir, lecteur, de quoi il retourne lorsqu'on prononce, non sans frémir, le nom oublié et terrifiant de Vorrh. Brian Catling (récemment décédé hélas) y lie les fils de l'intrigue complexe qu'il avait tissés dans les deux volumes précédents. D'Ismael (étonnant, non ?)  à Modesta en passant par le professeur Schumann, Cyrena Lohr, Sidrus, ou l'incroyable Undeswilliams, tous sont là pour de dernières scènes qui, parfois, sont faites de flashbacks. Et n'oublions pas pour ce grand final, même si Dieu semble l'avoir fait, ces Ancêtres qui, après avoir failli, se sont endormis ou éparpillés à la surface de la Terre. N'oublions pas non plus que la Création dont nous faisons partie est menacée (par Dieu lui-même – spécial dédicace à Marguerite Imbert car

Galeux - Stephen Graham Jones


« Le plus profond en l'homme, c'est la peau » écrivit Paul Valéry. Dans la cas du narrateur anonyme du "Galeux" de Stephen Graham Jones ce n'est pas complètement vrai. Car s'il est un jeune garçon passant en 389 pages de l'enfance à l'adolescence tardive, le plus important pour lui est dedans, c'est le loup qui est important. A condition qu'il y ait bien, comme il en rêve, un loup intérieur attendant son heure.


"Galeux" est un émouvant roman familial.

Le vaste monde du roman est le nôtre. Mais l'essentiel se passe dans le monde du narrateur, l'extérieur n'étant vu que de loin, source de nourriture ou de menace suivant les cas. Dans le petit monde du narrateur il y a sa tante Libby et son oncle Darren. Il y eut aussi son grand-père, que la vieillesse emporte au début du roman, et une mère jamais connue, morte depuis longtemps mais toujours présente dans son esprit. Pour ce qui est d'un père...

Une famille incomplète donc mais une famille aimante et protectrice. Une famille particulière aussi car, comme l'exprime le narrateur dans l'incipit du roman : « Mon grand-père était un loup-garou ». Et ça change tout. Car il ne fait pas bon être loup-garou en Amérique.


Commençons, lecteur, par le commencement. Les loups-garous de Jones, ceux de la famille du narrateur, ne sont pas ceux du cinéma. Pas de demi-transformation mi-homme mi-loup ni de bête furieuse changeant à grands cris d'effroi lors des nuits de pleine Lune. Le grand-père, l'oncle, la tante et leurs congénères seulement entrevus contrôlent largement une transformation bien plus complète que celles qu'offrent le cinéma d'horreur. Largement mais pas complètement. Quant à l'instinct de loup, aux sens aiguisés, au besoin de viande, ils sont, eux, toujours présents, ce qui contraint les loups à une vie en marge.


La famille vit donc en bordure de la société américaine. On habite dans des caravanes de location, on déménage très régulièrement (dès que les traces laissées s'accumulent trop), on roule dans de vieilles voitures pourries à deux doigts de rendre l'âme dont on change comme de chemise, on vole ce qu'on peut. Car on est pauvre. Les petits boulots sont la norme, qui permettent d'acheter, quand on ne peut pas les voler, le ketchup et les hot-dogs dont le narrateur raffole. Libby est souvent employée dans des commerces, Darren souvent chauffeur routier. Toujours temporairement, entre deux fuites précipitées (parce qu'il faut mettre de la distance entre soi et un policier mort par exemple).

Dans ces conditions, l'école est un luxe qu'on ne peut se permettre qu'en pointillé. Si le narrateur est toujours scolarisé là où la famille s'installe pour quelques temps, ça ne dure jamais. Nouvelle caravane, nouvelle école, nouvel environnement. Voilà pourquoi c'est l'existence même de bulletins scolaires et pas les résultats qu'ils contiennent qui sont source de fierté.  Voilà pourquoi aussi le narrateur se « cultive » en regardant; des heures durant, les jeux télé qui lui apportent un vernis de connaissances. Voilà pourquoi enfin ce sont ses proches qui font son éducation, qui lui enseignent ce que l'école n'a ni le temps ni les moyens de lui apprendre. Les heurts, malheurs et plaisirs de la vie des loups – ceux qui ont le « sang » comme lui espère l'avoir – ainsi que les moyens d'augmenter leurs chances de survie dans un monde résolument hostile. Sous forme de métaphores souvent, de manière explicite parfois (pourquoi toujours jeter les poubelles ? Ou ne jamais porter de leggings ? Ou craindre l'argent ?).


Mais en dépit de tous ces bons conseils et de tout cet amour partagé, le narrateur ne change toujours pas, au point qu'il ne cesse d'être taraudé par la question du « sang ». A-t-il le sang lupin en lui ? Deviendra-t-il un jour semblable à cet oncle qu'il admire ? Ou sa mère ne lui a-t-elle pas légué cet héritage ?


"Galeux" est un beau roman d'initiation. Entouré de l'amour aussi pudique qu'éclatant de ses oncle et tante, le narrateur grandit en tentant de se comprendre, de comprendre le monde dans lequel il vit et dont sa nature le coupe en partie, de savoir aussi l’origine de son espèce ainsi que son origine propre.

Sur l'origine des loups il n'obtient que des réponses fragmentaires et contradictoires, presque légendaires, guère plus satisfaisantes que celles que Lestat donnait à Louis dans Entretien avec un vampire. Mais qui a vraiment mieux ?

Sur la biologie des loups tout est empirique aussi. Expériences personnelles, rares conversations entre loup-garous, ni écrit ni savoir scientifique pour eux ; l'espèce n'est pas sociale, elle vit en famille, pas en meute ni en société, chaque famille ne transmet à sa descendance que la sagesse qu'elle a pu glaner.

Sur son origine propre et le destin de sa mère il finira, là, par apprendre une douloureuse vérité.


"Galeux" est, comme souvent chez SGJ, un roman social qui dit une marge américaine en butte à la méfiance voire à l'hostilité de la société sédentaire.

Il dit – à travers de toutes petites réflexions du narrateur – la stigmatisation qui leur est appliquée. Alors dans la famille on s'aime avec rage, on s'entraide, on se soutient même quand c'est risqué car on sait ne pouvoir compter que sur soi. Autour des loups le monde n'est peuplé que d'animaux à manger ou d'humains à craindre – même si, souvent, les humains ont aussi à craindre les loups.

Il dit également le désir d'intégration de certains de ces marginaux qui renoncent à l'expression de leur nature pour donner le change au monde ainsi que l'aversion qu'ils suscitent parfois auprès des loups restés nomades.

Il peut être lu comme une histoire de loup-garou ou comme une métaphore, émouvante histoire intime ou mise en images fortes de l'exclusion congénitale ; les deux niveaux de lecture coexistent dans le texte et c'est au lecteur de choisir le sien.


Une chose est sûre. Les vieux joueurs de Donjons et Dragons ont connu le dilemme du paladin. Le héros sacré, après avoir tué père et mère garous qui terrorisaient la région, tombait sur la portée de louveteaux, inoffensifs et innocents. Que devait-il faire alors ? Tuer les louveteaux afin qu'il ne deviennent jamais adultes ou laisser vivre des créatures coupables de rien si ce n'est de leur naissance ? Je suis convaincu que la lecture de "Galeux", avec tous ses détails minuscules ou énormes qui forment la vie du narrateur et en font autre chose qu'un ennemi générique, aurait donné matière à réflexion à tout paladin confronté à ce dilemme.


Galeux, Stephen Graham Jones

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