Fables - Willingham, Buckingham

Première lecture (mieux vaut tard que jamais !) d'une série publiée entre 2003 et 2015 : Fables . 150 exemplaires (avec un redémarrage récent au numéro 151) écrits par Bill Willingham, avec principalement Mark Buckingham aux pinceaux, 14 (et même un peu plus) Eisner Awards. Après une Intégrale en 10 tomes chez Urban, voici qu'arrive la même en « poche » à petit prix chez Urban Comics Nomad. Les deux premiers numéros sont sortis il y a peu et c'est là qu'enfin je suis entré dans l'histoire. Je ne vais pas chroniquer longuement ici une série bien connue que quantité d'entre vous, lecteurs, ont déjà lue et appréciée, j'en suis convaincu. Disons simplement que Buckingham transporte les personnages des contes (dans leur immense diversité et profusion) dans le monde moderne. Fuyant un Adversaire qui les a conquis et massacrés royaume de conte après royaume de conte, les Fables survivantes ont trouvé refuge dans notre monde il y a quelques siècles déjà ; entre

Rendez-vous demain - Christopher Priest


Une fois encore je lis Christopher Priest (Rendez-vous demain, son dernier, un beau coup éditorial pour Denoël Lunes d'Encre qui sort le livre traduit en VF par Jacques Collin  avant même sa parution VO). Une fois encore – Le monde inverti mis à part – je dois admettre, après l'avoir terminé, que ses thèmes et leur mise en œuvre ne m'ont pas touché. Mais je sais être très minoritaire (comme le Rapport de Philip K Dick), je vais donc quand même rapporter ici quelques éléments d'essence de ce nouveau roman qui, je n'en doute pas, est attendu par un lectorat aussi nombreux qu'insatiable.


"Rendez-vous demain" conte l'histoire de deux jumeaux de la fin du XIXe siècle, Adler et Adolf Beck. Et aussi l'histoire de deux jumeaux du milieu du XXIe, Chad et Gregory Ramsay. Et enfin l'histoire de John Smith, un escroc multirécidiviste qui arnaquait des femmes pauvres dans la Londres victorienne.

Bien sûr on est chez Priest. Bien sûr il y a des jumeaux. Bien sûr il y a, par-delà les ans, de forts liens narratifs autant que biologiques entre les deux paires de jumeaux et une incertitude destructrice sur l'identité de John Smith qui serait ou pas un pseudonyme d'Adolf Beck.

Parce qu'on est chez Priest aussi il faudra, pour pouvoir accepter le récit, faire preuve d'une colossale suspension d'incrédulité concernant l'usage qu'on peut faire d'un prélèvement ADN. Et d'une autre, plus modeste, sur l'acceptation d'un dispositif expérimental par une trentaine de flics anglais qui n'avaient pas été prévenus qu'on leur grefferait quelque chose dans le crâne ; leurs syndicats et leurs réflexes doivent être différents des nôtres -;)


Adler et Adolf donc. Adler, le glaciologue bien sous tous rapports qui se prend de passion pour la question du climat et, après de longues et rigoureuses recherches, prédit la fin de l'Holocène et donc le retour d'une ère glaciaire. Adolf, le chanteur d'opéra fantasque qui parcourt le monde de concerts réussis en investissements foireux avant de se trouver embringué dans une sale affaire judiciaire.


Entremêlés aux deux premiers, Chad et Gregory. Chad, le profiler viré de la police (dans une Angleterre que visiblement Priest prédit post-thatchérienne pour l'éternité) à qui on demandera de « profiler » des recherches climatologiques. Gregory, le journaliste militant que les médias publics n'engagent plus (idem) et qui travaille désormais pour une organisation convaincue que le réchauffement climatique sera terrassé par un phénomène d'origine anthropique et de type glaciaire – effet émergent inattendu qui sauvera peut-être une humanité dont la vie en 2050 est très dure, conforme à ce que nous annonce les prévisions des climatologues actuels. Entre température torride, sécheresse et désertification des zones tempérées, érosion côtière, guerre de l'eau ou de la faim, migrations de masse et fortifications étatiques, le futur de Priest « rappelle » celui de Kim Stanley Robinson même s'il est beaucoup moins global et beaucoup plus ras du sol, plus intime sans doute, moins imposant sûrement.

Incise : Sache, lecteur, que Chad vit dans une Hastings gagnée par la montée des eaux, la chaleur et les tempêtes, et dans laquelle la disparition de Bottle Alley est la marque visible de la catastrophe en cours. Pour avoir bu des coups, déambulé et dîné à Bottle Alley, cette minuscule prédiction de Priest est celle qui m'a affecté dans le roman – preuve supplémentaire s'il en fallait que le réel n'est rien d'autre que la somme de nos perceptions.


Derrière les deux paires, l'ombre portée de John Smith, vrai escroc qui abuse de la vulnérabilité de femmes pauvres, vrai fantôme qui profite des failles et de l'incurie longuement détaillées du système judiciaire britannique, et dont on ne sait pas jusqu'à la fin s'il est ou non un alias d'Adolf.


Documenté et didactique – entre climatologie générale, taches solaires, Krakatoa, année sans été, El Nino, et j'en passe – le roman ressuscite aussi une vieille et surprenante affaire judiciaire.

Politique sans le crier (ça repose), situé en partie dans une Britannie qui serait la future Angleterre étriquée d'un Brexit qui aurait rendu centrifuges l'Ecosse et l'Ulster, Priest parle sur le ton dépité d'un homme qui décrit un monde qui ne lui plaît guère – voire deux si on songe à ce qu'il narre de la justice victorienne. Et pourtant Priest, sans lâcher ses obsessions gémellaires, choisit ici semble-t-il, comme son personnage Chad Ramsay, de vouloir l'optimisme et l'espoir en dépit des évidences et des augures.

Refermant le livre me venait à l'esprit cette phrase connue de Gramsci qui enjoignait d'allier au pessimisme de la raison l'optimisme de la volonté. Je crois que c'est ce que Priest a voulu faire ; je crois que c'est le livre d'un homme de 78 ans qui veut croire que le monde futur qu'il ne verra sans doute pas sera meilleur que ce que tout annonce. Je constate qu'il a étayé son point de recherches minutieuses – fournissant même une bibliographie au lecteur. Son approche me laisse toujours autant de marbre, mais je sais que toi, lecteur, souvent tu chéris Priest comme les hommes libres chérissent la mer. Alors voilà, tu sais ce qu'il en est.


Rendez-vous demain, Christopher Priest

Commentaires

Baroona a dit…
Je suis rarement enthousiasmé par Priest non plus - je fais grossir les rangs de la minorité - donc ton avis me parle d'autant plus. Je mets celui-ci dans les dispensables/clairement pas prioritaires du coup. Faudrait surtout que je retente avec "Le Monde inverti" si j'ai bien compris.
Gromovar a dit…
Ouais, Le monde inverti est clairement pas dégueu (et c'est de le putain de bonne littérature d'Imaginaire).