84K - Claire North - Retour de Bifrost 105

Marx et Lénine l'ont affirmé, « l'Etat n'est qu'un instrument au service de la bourgeoisie », oubliant que parfois, en bon Léviathan, il empêchait aussi les religions de se foutre sur la gueule. Puis vint Thatcher qui du Léviathan coupa les appendices (éducation, santé, transport, aides sociales) qui servaient le peuple, ce que même les deux grands anciens n'avaient pas su prédire. Dans 84K , Claire North imagine une Angleterre qui serait allée tout au bout de la logique thatchérienne, une Angleterre dans laquelle privatisations, externalisations et suppressions des crédits sociaux auraient atteint des niveaux tels qu'une population plongée dans une très grande misère y entrevoit (derrière des barrières) une petite élite qui en extrait sans limite la plus-value. Jusqu'au point où même la police, la justice et la fiscalité sont passées entre les mains de la Compagnie (holding quasi métaphysique qui possède toutes « les compagnies qui possèdent des compagnie

Le Manoir de Chartwell - Glenn Head


Glenn Head est un illustrateur et éditeur de comics américain né en 1958.

En 1971, alors qu'il a des difficultés scolaires et doit redoubler sa 5è, il est inscrit par ses parents en pension au Manoir de Chartwell, une institution catholique respectée pour sa rigueur – Pensez ! le directeur est britannique et sa devise est Veritas – et sa capacité à « remettre les jeunes dans le droit chemin ». Ce que Glenn et ses parents ignorent alors est que le chef d'établissement, un monsieur Michael Lynch qui exige de ses élèves qu'ils l’appellent « Monsieur », est un pervers pédophile mythomane et sadique.


Dès le début de l'année scolaire, la vérité se fait jour pour Glenn. Dans une ambiance où violence et séduction alternent sans cesse, Lynch crée pour ses élèves un monde clos dont il est le centre et le maître. « Petites histoires du soir » dans le dortoir des garçons au cours desquelles il se met en scène en improbable héros d'aventures incroyables, fréquentes convocations dans son bureau pour des punitions qui tournent toutes autour de fessées déculottées, passages nocturnes dans les lits des garçons, brutales fessés publiques sur le ventre avec main gauche enserrant les testicules pour une meilleure immobilisation, etc. Une année, ou plus pour de nombreux élèves, d’agressions sexuelles et de manipulation psychologique. A coté du traitement que Lynch fait subir à ses élèves, les brimades – y compris sexuelles – que certains s'infligent entre eux paraissent presque secondaires.


Head, dont le moral se dégrade rapidement, ignore comment en parler à ses parents, d'autant que ceux-ci sont ravis d'avoir trouvé une école « sévère » pour leur fils et qu'ils se sacrifient financièrement pour la lui payer.

Le temps passera. Glenn tentera plusieurs fois de dire. Mais, entre incrédulité et déni, ses parents ne voudront ni entendre ni savoir. Plus tard, dans le temps d'après, quand il abordera le problème avec eux le ton oscillera toujours entre déni, minimisation et nécessité d'oublier (quoi ? on se le demande bien, puisque rien n'est jamais clairement exprimé par eux et qu'on ne peut jamais évaluer la part de ce qu'ils savaient sans le dire et de ce qu'ils préféraient ne pas savoir).


Le temps d'après, ce sont les dizaines d'années de la vie de Glenn Head après Chartwell. Même s'il poursuit toujours, à un rythme lent et saccadé, le projet de devenir cartoonist, Head cumule des difficultés acquises qui ralentissent et handicapent sa vie personnelle. Difficultés scolaires et de projection dans l'avenir, difficultés sentimentales et sexuelles, addiction au porno et à la masturbation, fréquentation assidue des peep-shows et des prostituées (sans préservatif au pic de l'épidémie de SIDA), alcoolisme. Il n'y a que de cette dernière addiction qu'il sortira grâce à l'aide des Alcooliques Anonymes. Les autres problèmes resteront, plus ou moins bien contrôlés suivant les moments et les phases de vie. Ceci n'empêchera pas Head de devenir un cartoonist reconnu, proche du style underground des années 60. Mais cela lui aura pourri la vie, et il en est de même pour celles des anciens qu'il croise à l’occasion, dont aucun n'est exempt de séquelles, loin de là.


La fin de l'album raconte notamment la condamnation de Lynch pour agressions sexuelles – puis sa récidive !, peu après sa libération conditionnelle –, consécutive à l'ouverture d'une enquête au vu des nombreux témoignages convergents. Cette histoire se termine, partiellement, avec la mort – de vieillesse – de Lynch. Mais elle ne sera jamais terminée tant que les garçons de Chartwell vivront avec leurs souvenirs et leurs handicaps sociaux, et singulièrement pour Head tant que ses parents ne sortiront pas du déni, autrement dit jamais.


Dans "Le Manoir de Chartwell", Head raconte le temps qu'il a passé à Chartwell et les conséquences que ce temps a eu sur le reste de sa vie. Sans rien occulter, sans noircir ni embellir quiconque – et d'abord pas lui –, sur un ton souvent clinique, il conte l'histoire de garçons perdus envoyés à grands frais par des parents inquiets dans un lieu qui les brisa définitivement. Il y décrit longuement ce qu'on raconte rarement, à savoir les conséquences à long terme, les années d'anomie difficilement contrôlable sur un terrain psychologique comme affecté par les retombées nucléaires d'une explosion qui emporta l'adolescence de jeunes garçons impuissants à lutter. Il y montre enfin comment l'aveuglement volontaire de l'entourage permet à ce type de situation de perdurer.

Dans un style cartoony-réaliste à l'encre noire qui rappelle Crumb même s'il est plus proche imho de Derf Backderf, Head livre un récit autobiographique, auquel il réfléchissait depuis 1988, qui est un témoignage et une libération en même temps qu'une radioscopie des mœurs et tabous d'une époque.


Le Manoir de Chartwell, Glenn Head

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