Roger Zelazny - Le temps d'un souffle, je m'attarde

Ressortie aujourd'hui dans la toujours pertinente collection Dyschroniques du "Destination fin du monde" de Robert Silverberg qui n'était plus disponible en français depuis longtemps. Rappelons que la maison d’édition indépendante Le passager clandestin est une toute petite maison radicale, engagée et militante contre une certaine forme insatisfaisante du monde. Au milieu des non fictions, on y trouve la collection Dyschroniques qui remet à l’honneur des textes anciens de grands noms de la SF.  Nouvelles ou novellas posant en leur temps les questions environnementales, politiques, sociales, ou économiques, ces textes livrent la perception du monde qu’avaient ces auteurs d’un temps aujourd’hui révolu. On notera que chaque ouvrage à fait l’objet d’un joli travail d’édition, chaque texte étant suivi d’une biographie/bibliographie de l’auteur, d’un bref historique des parutions VO/VF, d’éléments de contexte, ainsi que de

Ed Gein - Schechter - Powell - Autopsie d'un tueur en série


Edouard Theodore Gein, Ed Gein, est né en 1906. Il est mort en 1984, à l'hôpital psychiatrique de Madison, d'une insuffisance respiratoire. Un gars quelconque du Wisconsin, à la biographie apparemment aussi terne que lui. Sauf que...

Ed Gein est célèbre pour avoir inspiré – vaguement – le personnage de Norman Bates dans le Psychose de Robert Bloch. Il sert aussi de modèle plus explicite au Buffalo Bill du Silence des Agneaux ou, maison comprise, au Leatherface de Massacre à la tronçonneuse. Pourtant, Ed Gein n'a été reconnu coupable que de deux meurtres, même pas assez pour en faire un tueur en série estampillé (mauvais titre VF). Non. Ce qui choqua au plus profond l'Amérique dans les actes de Gein, ce sont les profanations de cadavres ainsi que ces masques et costumes de peau qui inspirèrent à Slayer, des années plus tard, la chanson Dead Skin Mask.


Fils d'une mère luthérienne fanatique et tyrannique, Augusta, qui voyait en toute femme une vile pécheresse et en toute communauté humaine la putain Babylone, Gein – et son frère Henry – grandit sous la coupe d'une génitrice qui méprise les trois hommes de sa famille – car ses deux fils ne sont pas épargnés par sa hargne paranoïaque –, les insulte, les voue littéralement aux gémonies.

Installée à l’initiative de la mère dans une ferme à une dizaine de kilomètres de Plainfield (à une époque où une telle distance est considérable), la famille survit entre les violences psychologiques constantes d'Augusta contre toute la maisonnée, les violences physiques de George – le père alcoolique de Gein, qui ne connaît pas de moyen plus raisonnable de riposter – contre une épouse qui souhaite sa mort et fait prier ses garçons pour celle-ci, l'indifférence de la population locale dans un monde et un temps où chacun s'occupe de ses propres affaires. Des deux frères, c'est Ed, le plus jeune, qui se trouve le plus sous l'emprise d'Augusta, d'autant qu'à 13 ans elle le retire de l'école pour le « scolariser à domicile » ; le début d'années de lectures bibliques, d'anathèmes rageurs et de prières vengeresses.

En 1940, George meurt d'un infarctus. En 1944, c'est Henry qui le suit – de mort naturelle aussi, sans doute, ou pas. Quoi qu'il en soit, Ed se retrouve en tête à tête avec sa mère abusive, jusqu'à la mort de celle-ci d'une attaque cérébrale le 29 décembre 1945. Gein se retrouve alors seul dans sa ferme, complètement seul, en la seule compagnie des pathologies mentales instillées en lui par la défunte.


Le 16 novembre 1957, la tenancière du magasin général, Bernice Worden, disparaît. Les recherches conduisent assez vite à la ferme de Gein. Là, les enquêteurs découvrent le cadavre de Worden, apprêtée comme ces cerfs qu'on chasse dans la région.

L'affaire de meurtre vire au fantastique – quel autre mot ? – lorsque les équipes du shérif fouillent la demeure de Gein et y trouvent (l’énumération est ici le meilleur moyen d'expliquer l'effroi et le scandale que suscita l'affaire) :

Des os humains (entiers et fragments). Une corbeille en peau humaine. De la peau humaine recouvrant plusieurs sièges de chaise. Des crânes sur les montants des lits. Des crânes féminins, certains avec les sommets sciés. Des bols fabriqués à partir de crânes humains. Un corset fabriqué à partir d'un torse féminin écorché des épaules à la taille. Des jambières en peau de jambe humaine. Des masques fabriqués à partir de la peau de têtes féminines. Le masque facial de Mary Hogan dans un sac en papier. Le crâne de Mary Hogan dans une boîte. La tête entière de Bernice Worden dans un sac en toile. Le cœur de Bernice Worden "dans un sac en plastique devant le poêle à ventre de Gein". Neuf vulves dans une boîte à chaussures. Une robe de jeune fille et « les vulves de deux femelles jugées âgées d'une quinzaine d'années ». Une ceinture faite de mamelons humains féminins. Quatre nez. Une paire de lèvres sur un cordon de store de fenêtre. Un abat-jour fabriqué à partir de la peau d'un visage humain. Des ongles des doigts féminins.

Gein, chaudron de pulsions sexuelles jamais assouvies avec une femme vivante (Mère puis son souvenir y veillèrent), si fou à lier qu'il ne sera dans un premier temps pas jugé avant d'être reconnu irresponsable lors d'un procès tenu en 1968, avait fait de sa ferme un lieu d'horreur « décoré » de fragments de corps féminins recueillis lors de profanations de sépultures. Entouré de « parties » de femmes de l'âge de sa mère, revêtant parfois les masques ou corset qui lui donnaient – pensait-il – l'apparence d'une femme de l'âge de sa mère, Gein n'a été reconnu coupable que (!) de deux meurtres, ceux de Bernice Worden et de Mary Hogan, survenu trois ans plus tôt. Le reste, c'est profanation et fétichisme, culte de la mère et tentative d'identification physique à celle-ci, l'ouverture de certaines tombes par le procureur local le montrera.


Fils d'un mère folle et d'un père faible, enfant d'une société bien plus dure que la nôtre, solitaire dans un Wisconsin d'après-guerre où il était facile de l'être, contemporain des horreurs nazies qu'il connaît et « apprécie », Gein bascula, semble-t-il, après la mort de la seule femme qui lui inspira un amour véritable, si dévoyé et forcé soit-il. Fétichiste nécrophile et meurtrier avéré au milieu d'années 50 qui visaient l'espace et la modernité, l'image de Gein attira des journalistes de tout le pays, des plus sérieux aux plus putassiers, qui donnèrent à l'affaire un énorme retentissement.

C'est dans les pas d'un de ces journalistes qu’Harold Schechter, scénariste de l'album et spécialiste de True Crime (et singulièrement d'Ed Gein à qui il a consacré d'autres ouvrages), place le lecteur. Sur la base d'un travail d'enquête important, Schechter livre une biographie très pertinente d'Ed Gein, proposant donc sans sensationnalisme ajouté (aurait-ce été nécessaire ?) une généalogie de l'enfant brimé devenu fétichiste et tueur.

C'est Eric 'The Goon' Powell qui se charge de l’adaptation graphique. Dans un style qui rend explicitement hommage (easter egg included) aux EC Comics des années 50, le dessinateur livre un travail réaliste en tons de gris, entre crayonnés et colour wash, et offre à ses personnages de vraies gueules, expressives en diable. Faisant ainsi d'Ed Gein un quasi personnage de comics d'effroi, il réalise de manière intelligente la fusion entre l'homme véritable qu'il fut et le croquemitaine de légende qu'il devint dès son arrestation. C'est joliment fait et joliment pensé.

L'ensemble est à lire, pour la qualité du travail biographique comme pour la justesse de la mise en images.


Ed Gein, autopsie d'un tueur en série, Schechter, Powell

Commentaires

Roffi a dit…
C’est intéressant de ”comprendre”si tenté qu’on puisse comprendre ,le comportement de Ed Gein.
Ce qui est flagrant c’est que les dégâts et les vandalismes faits au cerveau d’un enfant laissent à l’adulte qu’il va devenir un plan raturé sur le terrain de la sexualité notamment et qui résiste à toute thérapie.
Ouvrage qui peut éclairer et aider à comprendre de tels comportements.
Gromovar a dit…
Ah oui, très flagrant en effet. Un ouvrage très éclairant de ce point de vue.