Roger Zelazny - Le temps d'un souffle, je m'attarde

Ressortie aujourd'hui dans la toujours pertinente collection Dyschroniques du "Destination fin du monde" de Robert Silverberg qui n'était plus disponible en français depuis longtemps. Rappelons que la maison d’édition indépendante Le passager clandestin est une toute petite maison radicale, engagée et militante contre une certaine forme insatisfaisante du monde. Au milieu des non fictions, on y trouve la collection Dyschroniques qui remet à l’honneur des textes anciens de grands noms de la SF.  Nouvelles ou novellas posant en leur temps les questions environnementales, politiques, sociales, ou économiques, ces textes livrent la perception du monde qu’avaient ces auteurs d’un temps aujourd’hui révolu. On notera que chaque ouvrage à fait l’objet d’un joli travail d’édition, chaque texte étant suivi d’une biographie/bibliographie de l’auteur, d’un bref historique des parutions VO/VF, d’éléments de contexte, ainsi que de

Moon Witch Spider King - Marlon James


"Moon Witch Spider King" est le deuxième volume de la trilogie Dark Star de Marlon James.

Le premier tome de cette grandiose fresque de fantasy africaine, qui sera sans doute la première du genre à faire date, s'intitulait Black Leopard Red Wolf – pour contexte et détails voir ici. On y suivait les aventures de Tracker, un mercenaire très particulier envoyé, au sein d'une étrange petite troupe, à la recherche d'un enfant disparu. Dans cette compagnie de soldats de fortune qui ne s'appréciaient guère se trouvait entre autres Sogolon, une femme qu'on disait sorcière et qui se disait trois fois centenaire. "Moon Witch Spider King" est, certes, l'histoire de la traque vue du point de vue de Sogolon, mais c'est surtout la biographie de celle-ci dans les décennies ou siècles qui précédèrent la traque de l'enfant.


Sogolon est l'enfant d'une mère morte durant l'accouchement et d'un père que ce deuil détruisit. Elle est la sœur de frères qui le lui reprochèrent tant qu'ils l’enchaînèrent comme une esclave, la forçant, sous les coups, à travailler pour eux et à vivre dans une termitière sèche. Elle est la proscrite d'un village où tous l'accusent, comme ses frères la violence en moins, d'avoir tué sa mère et d'être une sorcière.

Sogolon est l'adolescente qui parvint un jour à s'enfuir, sans provisions ni protection. Celle qui fut « recueillie » par une patronne de bordel qui la destina à la prostitution sitôt sa puberté arrivée. Celle qui tomba de Charybde en Scylla en étant de nouveau recueillie par une femme noble en exil, dont le mari était l'un des clients du bordel, et dont les projets pour Sogolon, s'ils n'incluaient pas de service sexuel, la plongea néanmoins dans une autre forme de servitude.


Et tout ceci, pourtant longuement narré, n'est que le début du roman. Il y a en effet tant à dire et tant à raconter. Car Sogolon, qui doit s'inventer seule sans le modèle d'une mère, n'expérimente pas seulement la domination des hommes sur elle en particulier mais aussi sur toutes les femmes en général, entre agressions sexuelles, infériorité sociale, excision et suspicion de sorcellerie. Elle vit aussi dans sa chair, comme elle voit sous ses yeux, la domination de nobles aux pouvoirs sans limite, de royaux supérieurs encore aux nobles, d'un roi (et de son conseiller, le terrifiant Aesi) dont les pouvoirs et les droits sont illimités sur l'ensemble de ce qui vit.

Sogolon voit, à la cour et dans la ville de Fasisi, ce qu'est le pouvoir absolu corrompu par la folie, la mégalomanie, la corruption qu'offre un sorcier/monstre/quasi-dieu/dieu ? à un souverain que rien ni personne n'arrête.

Sogolon voit, à Fasisi comme dans la ville et à la cour de Dolingo, que rien n'est grand ni fort sans que ne soient écrasés, d'une façon ou d'une autre et de façon plus ou moins explicite, des petits, des riens du tout, des esclaves.

Des royaumes aux cités, des cités aux domaines, des domaines aux familles, des familles aux couples.


Et toujours Sogolon tente de survivre ; comprendre serait parfois trop demander. Partout Sogolon cherche une échappatoire, sans jamais la trouver vraiment car  la domination est partout, dans le monde entier, sous une forme ou sous une autre. Toujours Sogolon voudrait que sa rage s'apaise alors que chaque jour de sa vie ne fait que l'attiser.

Même le temps de bonheur que Sogolon la combattante trouvera en fondant une étonnante famille lui sera violemment ôté. Car à se frotter à des puissances malfaisantes, à provoquer un adversaire qui n'a rien d'humain et s'entoure de freaks aux pouvoirs dévastateurs, à s'opposer à une obscurité qui a le pouvoir d'effacer jusqu'aux mémoires, faisant ainsi de ses victimes des non-personnes dont nul ne se souvient et d'elle-même une narratrice non fiable, Sogolon s'est lancée, à corps plus ou moins défendant, dans une vendetta qui culminera – pas avant 25% de la fin environ – dans la traque de l'enfant disparu qui occupait la totalité du précédent roman et dont le destin est directement lié à sa très longue quête.

Car si Sogolon la « sorcière » refuse cette qualification, elle possède pourtant bien un pouvoir surnaturel, même si c'est avant la quête, pour aider les femmes qui subissaient les assauts illégitimes d'hommes orduriers que, durant une longue période de sa vie et alors qu'elle s'était éloignée du monde, elle l'utilisa le plus et le mieux, elle qui n'avait pu s'opposer aux chasses aux sorcières meurtrières qui parsemèrent les longues années de son existence. C'est aussi lors de la traque finale qu'elle servit comme personnage de contrepoint à la misogynie du Traqueur, affirmant un pouvoir féminin si fort qu'il provoque l'empowerment de quantité d’autres femmes qu'elle a aidées directement ou indirectement.


Dans le film Conan le Barbare, le narrateur dit de Conan, après la destruction de son village et la mort de sa mère, que sa vie fut une tragédie. On peut en dire autant de celle de Sogolon, dès l'instant de sa naissance qui entraîna la mort de sa mère. Conan, esclave, fit tourner des années durant la roue du malheur qui façonna son corps et le fit devenir ce qu'il était, Sogolon, si seule qu'elle se nomma elle-même, connut des décennies d'esclavage puis d'adversité qui façonnèrent en elle une détermination et une rage aussi ravageuses qu'inextinguibles. “I never have a happy day ever.”.

Sa longue et fascinante épopée est racontée sur plus de 600 pages dans un style oral, comme un griot le raconterait à un public. Usant d'une grammaire abâtardie – à Sogolon a été dénié toute éducation –, d'une première personne qui ressemble parfois à une troisième, sautant de descriptions en dialogues au style direct et retour sans prévenir souvent, sans cesse entre focalisation et défocalisation, le roman est d'une lecture ardue – que l'imprécision sur la personne qui parle renforce parfois.

Il est aussi violent que Black Leopard Red Wolf même si un poil moins graphique, et aussi explicite et libre sur le plan sexuel (prends garde à toi, lecteur sensible friand de TW).

Il est même parfois drôle, d'un rire jaune :

  • “Iologo?”
  • “Manhood. Every boy go through three ceremonies, Iologo being the final one.”
  • I wish it was for me what it is for him, but I done tired of every kingdom making ceremony for boys. None of them coming from any kill or any war, so this ceremony look like nothing more than a salute for just swinging a cock.

Il offre enfin des moment d'une époustouflante beauté. Quelles descriptions ! Quels spectacles aussi ! Car si j'ai parlé de ce qui révolte, si j'ai raconté ce qui alimente la rage de Sogolon dans un roman qui est sûrement le plus intersectionnel de tout ce que j'ai lu sans jamais tomber ni dans la nunucherie confite de tant d'auteurs convertis ni dans le manichéisme sans grâce d'auteurs impliqués, il ne faut pas oublier la beauté des scènes grandioses qu'offre le roman et dont on rêverait qu'elles soient mises en image. Parlons de l'arrivée à Fasisi ou à Dolingo, des obsèques du vieux roi et de l'immense procession qui les célèbre, de l'attaque de la caravane des nonnes, de la cité qui flotte, des pals qui longent la Via Appia locale, des métamorphes léonins, des léviathans au rôle déterminant, des créatures innombrables qui peuplent un monde que la magie n'a pas quitté et côtoient les humains pour le meilleur ou le pire, etc.


"Moon Witch Spider King" est une côte très raide, à monter sans désespérer, malgré la difficulté. Elle en vaut la peine. A lire (et à traduire vite).


Moon Witch Spider King, Marlon James

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