Yuri Gagarin est un détective privé dont les affaires vivotent. Plutôt bas de gamme, l’homme traque essentiellement des conjoints adultères qu’il tente de prendre en photo avec son petit appareil. Et voilà qu’une femme fatale (comment la désigner autrement ?) vient lui demander d’enquêter sur les morts suspectes de deux jeunes gens, les plus jeunes membres des deux familles les plus puissantes d’Halcyon. La police a classé les deux morts, séparées de quelques semaines, comme accidentelles. C’est ce qui motive cette surprenante demande d’enquête, venue d’une personne qui dit agir pour une institution.
Pour ce qui est d’Halcyon, c’est le nom du vaisseau-arche, en route depuis des siècles vers une étoile lointaine, dans lequel vit Yuri Gagarin ; on y est dans l’année du voyage 355. Et, en ce qui concerne le privé lui-même, oui, il s’agit bien de l’historique Yuri Gagarin ! Qui est très loin d’imaginer dans quoi il s’embarque et où tout ceci le mènera.
Halcyon Years est le dernier roman SF d’Alastair Reynolds. Mélangeant Noir et SF, l’auteur britannique y développe une intrigue qui se complexifie au fil des pages jusqu’à devenir, osons le terme, vertigineuse.
Si les vaisseaux-arches sont un trope connu de la SF, celui-ci, avec ses huit millions d’habitants, est très déconcertant (et il le serait même pour un lecteur dont ce serait le premier contact avec ce sous-genre). En effet, à l’intérieur d’Halcyon, le niveau technologique est étonnamment bas. On communique via téléphones à fil et répondeurs, on n’a pas d’ordinateur, on se déplace en voiture, les robots sont rares, peu efficaces ou défectueux, etc. Etrange. D’autant que tout ceci semble lié à un événement catastrophique survenu dans le passé du vaisseau.
Autre étrangeté, le personnage de Gagarin. On comprend vite qu’il fait partie d’une catégorie de citoyens de seconde zone, ressuscités à partir du Central Hibernaculum. Ce lieu, que tout le monde appelle le Caveau, est le centre d’hibernation dans lequel les citoyens qui peuvent payer sont placés en attendant un hypothétique traitement médical ou l’arrivée de l’arche à destination. Mais dans le cas de Gagarin, mort forcément avant le départ de l’Halcyon, et dont on peut se demander comment et pourquoi les restes ont été récupérés. Encore un mystère.
Les premières pages du roman sont déconcertantes. Reynolds semble y chercher un style, tâtonner sans succès entre des tons qui ne sont jamais vraiment convaincants, comme en quête d’une approche pastichant le Noir qui paraît se refuser à lui. Au point que j’ai songé, un moment, à abandonner la lecture.
Puis, le style s’améliore et surtout Gagarin se voit adjoint un robot assistant, une machine très dysfonctionnelle qui lui est autant une aide qu’une charge. L’humour dont Reynolds parsemait son récit jusque là se met à sonner juste et le ton devient celui d’un buddy movie. Le plaisir suit, d’autant que l’intrigue, touffue, s’avère de plus en plus intéressante (j’ai pensé, dans un genre très différent, à l’excellent Station : La Chute de Al Robertson) et que de nouveaux personnages, certains hauts en couleurs, viennent se greffer au récit.
De pages en pages, au fil des pérégrinations de Gagarin, on pénètre la vie et le fonctionnement de l’Halcyon. Il ne s’agit pas ici de l’une de ces études sociologiques évolutionnaires fréquentes dans le sous-genre mais bien d’une enquête policière très orientée Noir. On y croise – je l’ai dit – des femmes fatales (car une seconde vient vite contredire la première), des informateurs, des flics véreux ou fainéants, des meurtres avérés pour faire taire des personnages trop bavards et s’ajoutent aux deux accidents dont on soupçonne qu’ils sont aussi des homicides, des familles puissantes qui « tiennent la ville », de l’aventure, des poursuites, des stratagèmes, etc.
Et puis on comprend vite – avec Gagarin – qu’il y a un grand complot derrière ces faits. Que les « divagations » de son seul « ami », un vagabond qui vit près de son modeste bureau, n’en sont peut-être pas. Qu’il y aurait donc un grand secret, tant sur le vaisseau que sur son histoire. Assez grand pour justifier le meurtre.
Autre mystère d’une grande opacité : l’identité véritable de Gagarin, et la raison tant de son réveil du Caveau que de sa présence initiale dans celui-ci. Intrigué par les informations contradictoires qu’il met à jour durant son enquête, en quête d’identité comme de sens, le privé s’attaquera progressivement à cet autre mystère qui semble étonnamment lié à toute l’affaire sur laquelle il travaille.
Halcyon Years est donc le lieu d’une recherche multi-dimensionnelle à laquelle le lecteur participe dans les pas de Gagarin. Qui a tué les deux héritiers, comment et pourquoi ? Quel est ce mystérieux Engagement qu’ils allaient bientôt devoir prendre ? Qui est vraiment l’employeur du détective ? Qui est vraiment le détective ? Pourquoi la chronologie du voyage parait-elle étrange ? Que se passe-t-il à l’extérieur de l’Halcyon ? Quel rôle jouent les deux familles « régnantes » du vaisseau dans tout cela ? Et surtout – tu le comprendras en lisant, lecteur – quel est le sens de la vie, individuelle et collective ? Car qu’est la Terre sinon un immense vaisseau-arche en mouvement dans l’univers ?
C’est donc, après un début quelque peu laborieux, un livre très plaisant à lire que cet Halcyon Years. Référencé et drôle, il intrigue par son mystère, charme par ses personnages, étonne par ses rebondissements, questionne sans lourdeur aucune sur les grandes questions qui sont celles de l’existence. En trois cent pages ce n’est déjà pas mal.
PS : Halcyon Years sera publié en français au Bélial.
Halcyon Years, Alastair Reynolds

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