Fables - Willingham, Buckingham

Première lecture (mieux vaut tard que jamais !) d'une série publiée entre 2003 et 2015 : Fables . 150 exemplaires (avec un redémarrage récent au numéro 151) écrits par Bill Willingham, avec principalement Mark Buckingham aux pinceaux, 14 (et même un peu plus) Eisner Awards. Après une Intégrale en 10 tomes chez Urban, voici qu'arrive la même en « poche » à petit prix chez Urban Comics Nomad. Les deux premiers numéros sont sortis il y a peu et c'est là qu'enfin je suis entré dans l'histoire. Je ne vais pas chroniquer longuement ici une série bien connue que quantité d'entre vous, lecteurs, ont déjà lue et appréciée, j'en suis convaincu. Disons simplement que Buckingham transporte les personnages des contes (dans leur immense diversité et profusion) dans le monde moderne. Fuyant un Adversaire qui les a conquis et massacrés royaume de conte après royaume de conte, les Fables survivantes ont trouvé refuge dans notre monde il y a quelques siècles déjà ; entre

Fritz Lang le Maudit - Delalande - Liberge


Fritz Lang est l'un des génies du cinéma mondial. Né en 1890, il est mort en 1976 en laissant une œuvre imposante tant par le nombre de ses créations que par leur ampleur formelle ou leur importance cinématographique. Fritz Lang est aussi un homme dont le talent a grandi en parallèle avec l’ascension du nazisme dans la souffreteuse République de Weimar.

De 1919 où il signe Harakiri, puis son premier succès Les Araignées, à 1934 où il s'exile aux USA pour fuir le nazisme, la carrière allemande de Fritz Lang « doublonne » celle d'Hitler et de son parti, puisant souvent aux mêmes rages.

C'est cette double ascension puis cette fusion qui n'advint pas que raconte le très bel album "Fritz Lang le Maudit".


C'est le mystère de la mort de la première femme de Fritz Lang qui sert de fil rouge à la double biographie. Suicidée après avoir découvert que Fritz la trompait avec Thea von Harbou ? Tuée par un coup de feu parti accidentellement lors d'une violente altercation avec Fritz ? Victime d'un meurtre ? L'affaire ne fut jamais démêlée. Quoi qu'il en soit, après la mort d'Elisabeth, Lang s'installe avec Thea qu'il épousera plus tard. Thea la créatrice, Thea la visionnaire, Thea la romancière et scénariste, qui croit à son génie et n'a de cesse de l'encourager à le développer en franchissant toutes les limites de ce qui se faisait à l'époque au cinéma. Thea aussi qui, au fur de l'ascension du parti nazi se sentira de plus en plus proche de ces idées, au point d'inciter Lang à réaliser par exemple un diptyque du Nibelungen.


Exotisme, mystère, corruption, mort, meurtre, les thèmes du Lang allemand sont progressivement de plus en plus sombres, emplis d'une noirceur qui trouve  son écosystème dans l’expressionnisme dont il devient l'un des maîtres.

Révélé comme un innovateur génial par Les trois lumières alors qu'il est déjà un réalisateur à succès, l'ancien peintre qui rêvait de mettre la peinture en mouvement s'impose ensuite avec Docteur Mabuse le joueur, film qui décrit avec force détails la corruption d'une société en plein chamboulement où misère, richesse et violence s'entremêlent et dans laquelle un habile malfaisant manipule les foules, les hypnotisant littéralement. Une société que décrira à sa manière plus tard Bob Fosse dans Cabaret, mais là où Sally Bowles louait la Divine Décadence, Lang la subissait douloureusement. D'autant que Thea, amante et muse, ne cessait de susurrer à ses oreilles le requiem de la grandeur allemande et la nécessité de sa régénération.

Auteur et créateur quasi dément du monstre (153 mins) Metropolis – le film le plus cher de l'histoire du cinéma (pour un moment du moins) – il laisse passer les « messages subliminaux » qu'y insèrent Thea, sa coscénariste et autrice du roman source.

Mais, de là, leurs désaccords ne cesseront de croitre, sur l'Allemagne, le nazisme en croissance, et le rôle politique du cinéma de Lang - avec les tournages de M le Maudit puis du Testament du Docteur Mabuse dont les messages sont clairement nouveaux. Jusqu'à une séparation qu'achèvera un divorce.


L'album montre de manière passionnante le parallèle de deux ascensions, celle de Lang d'un côté et celle d'Hitler et des nazis de l'autre. Alors qu'il n'y eut jamais de rencontre entre les deux hommes qui avaient en partage la Grande Guerre et des blessures au combat, alors que Lang (qui plus est de mère juive) désapprouva toujours l’idéologie nazie même s'il partageait sans doute le désespoir existentiel qui la porta au pouvoir, alors qu'il refusa la proposition de Goebbels de devenir le maître officiel du cinéma allemand, et que donc il n' y a pas d’ambiguïté dans le personnage, il est frappant de constater à quel point la volonté, la démesure, la dureté et l’insensibilité sociale de Lang (sur le tournage de Metropolis par exemple) font écho à celles de celui qui deviendra le Führer du Troisième Reich. Frappant aussi de constater à quel point les deux hommes (et toute la génération expressionniste) comprit qu'on touchait les hommes par les sentiments bien plus que par la raison (lire à ce propos les commentaires éclairants d'Huxley dans Retour au meilleur des mondes).

Lang créait d’immenses et impressionnants spectacles dont la finalité était de faire réagir, la réaction populaire étant le salaire de ses efforts et la source de sa gloire et de sa liberté. Il n'en allait pas différemment pour Hitler.


Sans jamais inférer une complicité de Lang avec le nazisme dont aucune biographie ne rend compte, Delalande montre deux irrésistibles ascensions dans une société en désarroi qui avait produit Schiele mais ne voulait plus l'abriter, qui vivait convaincue que la défaite avait résulté d'une trahison à venger, qui était prête à toute les aventures et à toutes les émotions pour sortir ne fut-ce qu'un instant d'un quotidien aussi déprimant qu'anomique. Delalande montre comment ces deux ascensions, tellement similaires, auraient pu se croiser et comment elle ne le firent pas, Leni Riefenstahl se chargeant à la place du refuznik Fritz Lang des basses besognes du cinéma hitlérien.

Il montre en parallèle la naissance d'un génie et la naissance d'une monstre. Il montre intelligemment que les mêmes conditions historiques produisent le même type de démesure mais que le libre-arbitre ne cesse jamais d'exister et qu'il est toujours possible de choisir ce qu'on fait de sa démesure, voire d'y renoncer par impératif moral.


Superbement dessiné par Liberge dans un style sombre et réaliste, l'album offre quelques trouvailles brillantes telles que les pages consécutives sur lesquelles on peut voir le Golem de Wegener détruisant les villes puis un Golem Hitler faisant de même ; parallèle ironique quand on sait pourquoi fut invoqué le Golem du film, parallèle qu'on peut pousser encore plus loin car, à la fin du film, le Golem, invoqué pour sauver les Juifs, sème la terreur dans le ghetto. Au temps pour le sauvetage de l'Allemagne !

L'effet est saisissant aussi lorsqu'on admire les énormes planches illustrant le tournage de Métropolis. Foule immense, effet spéciaux, décors grandioses, comme des Congrès de Nuremberg à venir.


Documenté, intelligent et beau, "Fritz Lang le Maudit" raconte l'histoire d'un homme hanté qui parvient in extremis à tourner le dos à la damnation alors que tout aurait dû le pousser à s'y plonger avec délice. S'ouvrant sur la mort d'Elisabeth et se clôturant sur le départ de Lang pour les USA, l'album est le récit de la production de deux monstres par une société qui fut, des années durant, littéralement expressionniste, peut-être la seule vraie société expressionniste au monde.


Fritz Lang le Maudit, Delalande, Liberge

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