Fables - Willingham, Buckingham

Première lecture (mieux vaut tard que jamais !) d'une série publiée entre 2003 et 2015 : Fables . 150 exemplaires (avec un redémarrage récent au numéro 151) écrits par Bill Willingham, avec principalement Mark Buckingham aux pinceaux, 14 (et même un peu plus) Eisner Awards. Après une Intégrale en 10 tomes chez Urban, voici qu'arrive la même en « poche » à petit prix chez Urban Comics Nomad. Les deux premiers numéros sont sortis il y a peu et c'est là qu'enfin je suis entré dans l'histoire. Je ne vais pas chroniquer longuement ici une série bien connue que quantité d'entre vous, lecteurs, ont déjà lue et appréciée, j'en suis convaincu. Disons simplement que Buckingham transporte les personnages des contes (dans leur immense diversité et profusion) dans le monde moderne. Fuyant un Adversaire qui les a conquis et massacrés royaume de conte après royaume de conte, les Fables survivantes ont trouvé refuge dans notre monde il y a quelques siècles déjà ; entre

Ubik - PK Dick - Hélène Collon Nouvelle trad.


J'ai Lu Nouveaux Millénaires, qui est à Philip K Dick ce que L'Osservatore Romano est au Vatican, a la bonne idée de publier la semaine prochaine une nouvelle traduction de Ubik, son roman le plus célèbre sans doute, le plus phénoménal sûrement, la clef de voûte de son œuvre assurément. C'est Hélène Collon, parfois surnommée La bouche de PK Dick (comme il y en a une de Sauron), qui l'a réalisée. Grande idée, il fallait autant réactualiser la langue que tenir compte de la meilleure connaissance d'une œuvre qui n'a cessé d'être analysée depuis la traduction canonique d'Alain Dorémieux.


Je ne vais pas chroniquer longuement un roman que beaucoup ont déjà lu et dont les autres peuvent trouver tant d'autopsies savantes sur Internet ou ailleurs (dans les objets en pâte à papier) qu'il est inutile que je paraphrase moins bien ce que tant de grands esprits ont déjà mieux dit (pour la même raison je ne chroniquerai pas non plus Le seigneur des Anneaux, par exemple).

Quelques mots néanmoins.


D'abord, un très bref résumé de l'histoire :


Nous sommes en 1992 (le futur du Dick écrivant). L'humanité a colonisé la Lune et Mars, elle va entreprendre son premier voyage interstellaire. Pour mémoire, dans notre 1992 Jordi (5 ans) devenait célèbre avec le disque « Dur dur d'être bébé ! ».

Dans le 1992 de Dick, télépathes et precogs sont apparus au sein de l'humanité et une firme les utilise pour faire de l'espionnage industriel ou du sabotage. Face à eux, des sociétés prudentielles emploient des anti-spys ou des anti-precogs pour protéger leurs clients des exactions des premiers.

Joe Chip travaille pour la prudentielle de Glen Runciter. Il est à la fois le meilleur employé de la Runciter et un homme désorganisé et endetté, incapable de gérer même les aspects les plus triviaux de son existence. Une sorte de loque brillante.

Détail qui a son importance, Ella, la femme de Runciter est en semi-vie depuis des années, une forme de stase technologique dans laquelle on place les mourants pour assurer une transition plus douce entre morts et vivants. Plus douce car ces derniers peuvent communiquer avec les demi-vivants grâce à un équipement technique ad hoc, jusqu'à ce que l'inévitable dégradation fasse de ces non-morts de vrais morts définitifs. Runciter gère d'ailleurs sa société en prenant régulièrement les conseils d'Ella par ce biais.

Et voilà qu'alors que la Runciter est dans une mauvaise passe financière arrive un gros contrat qui peut la remettre à flot. Il faut pour cela envoyer une grosse équipe sur la Lune afin d'exécuter une mission de neutralisation. Onze salariés composent l'équipe, ils sont accompagnés de Runciter himself étant donné l'importance du contrat.

Mais dès l'arrivée le plan lunaire se révèle être un piège. Une bombe explose. Les onze parviennent à fuir en emmenant un Runciter si gravement blessé qu'il n'est pas sûr qu'il puisse bénéficier d'une demi-mort. Et revenus sur Terre ils doivent se mettre en quête de leurs ennemis. Mais très vite les doutes s'installent, dans les têtes des onze car la réalité ne semble pas coller à leurs perceptions et que, de surcroît, elle semble fluctuer, de plus en plus vite et de plus en plus fort. Ils sont troublés, désorientés, perdus, et toi avec, lecteur. Cette histoire qui s'annonçait très classique s'avère être toute autre.

Si tu veux savoir de quoi il retourne il te faudra lire (après avoir peut-être vaporisé un peu d'Ubik sur ta liseuse). Quoique, la toute fin t’incitera à te demander si, en fin de compte...


Puis, deux trois réflexions :


1) Résonances :

Dans Ubik, comme dans beaucoup de romans de cette époque, les cachets sont d'usage courant, on s’habille de façon très « colorée » et le sexe semble très libre. C'était l'air du temps.

Dans Ubik, comme dans le Dying Inside de Silverberg qui paraîtra un an plus tard, il y a des télépathes. Un trope de l'époque aussi, même la CIA s'y mettait.


2) Aveuglement :

Dans Ubik manque une évolution que Dick n'avait pas prévue, la dématérialisation des moyens de paiement avec l'usage des Cartes bleues. Pièces et billets sont la paradoxale norme.


3) Prospective ou filiation :

Dans Ubik, chaque chapitre commence par une publicité. Si tu as aimé Tous à Zanzibar, ça te parlera. Si tu lis des médias Internet, tu connais ce calvaire.

Dans Ubik, il n'y a pas d'Etat significatif. Si tu connais la puissance financière d'Apple ou Amazon... Si tu connais les armées privées américaines ou russes...

Dans Ubik, on découvre un monde où le capitalisme a tout rendu payant. Porte, grille-pain, frigo, etc. tout doit être payé à l'usage sous peine de refuser de fonctionner (ce qui entraîne deux trois discussions drolatiques entre Chip et sa porte qui refuse de s'ouvrir ; Ubik est souvent très drôle quand il s'agit de Chip). Si tu connais les micro-paiements...ou si tu as une porte domotique sécurisée...ou encore si tu connais la servicisation...ou les smart contracts... Tout était déjà écrit, en 1969.

Dans Ubik, on « parle » aux semi-vivants, dont la conscience est donc encore plus ou moins là. Si tu connais les constructs de Neuromancien...Si tu as connu Dixie Flatline...

Dans Ubik, on « crée » de la réalité perceptive. Si tu connais Neuromancien et sa Matrice...

Dans Ubik, on voyage dans le temps, ou pas, ou si. A toi de voir. C'est la véracité même de la perception qui est questionnée. Si tu connais Matrix.

Dans Ubik, on voyage dans le temps, ou pas, ou si. A toi de voir. Nonobstant, on y rappelle que « Le passé est une terre étrangère : on y fait les choses autrement qu'ici ». Un rappel toujours utile.

Dans Ubik, on lit deux fois l'immédiatement culte : « Je suis vivant et vous êtes morts ».


Enfin et surtout, Ubik est un roman drôle et rythmé. Palpitant et intrigant. Vif et tonique. S'il parle fortement aux observateurs contemporains que nous sommes, il est un plaisir de lecture pour tout un chacun tant il fourmille de détails, de réflexions, d'action, de coups de théâtre et de rebondissements. Sans oublier la postface de Laurent Queyssi.

A lire et à relire.


Ubik, PK Dick, trad. Hélène Collon

Commentaires

Anonyme a dit…
Tiberix : Ubik est le seul livre qu'il est nécessaire de lire. Il contient l'univers. Il est l'univers.
Verti a dit…
Salut Gromo,
Je viens de relire Ubik grâce à ton excellente chronique (tu te surpasses ces temps-ci, ta chronique du recueil de nouvelles de Liu Cixin était aussi très bonne et laisse entendre que tu connais vraiment bien l'oeuvre de Da Liu).
Concernant Ubik, cela a été une expérience de lecture très différente de la première fois, il y a plus de quinze ans...A chaque début de chapitre, le spot commercial Ubik m'évoque à chaque fois le petit bonhomme de Fallout...
Anyway: quels sont tes autres romans favoris de Dick?
Gromovar a dit…
Salut Verti,

Mon préféré est Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? bien plus riche que le pourtant très bon film.
Et je ne suis pas très fan du Maître du Haut Château dont je pense que, sorti du contexte de l'époque, il a perdu tout son pouvoir subversif.
Patrick a dit…
Et que vaut cette nouvelle traduction svp ?
Le roman est évidemment déstabilisant, mais j'ai l'impression que la traduction d'Alain Dorémieux n'était pas fameuse et n'aidait en rien...
Gromovar a dit…
Elle est plus dynamique m'a-t-il semblé.
Mais j'avoue que la traduction de Dorémieux, ça fait tellement d'années, que je l'ai un peu oubliée.
Patrick a dit…
@Gromovar : merci !