Galeux - Stephen Graham Jones

« Le plus profond en l'homme, c'est la peau » écrivit Paul Valéry. Dans la cas du narrateur anonyme du " Galeux " de Stephen Graham Jones ce n'est pas complètement vrai. Car s'il est un jeune garçon passant en 389 pages de l'enfance à l'adolescence tardive, le plus important pour lui est dedans, c'est le loup qui est important. A condition qu'il y ait bien, comme il en rêve, un loup intérieur attendant son heure. " Galeux " est un émouvant roman familial. Le vaste monde du roman est le nôtre. Mais l'essentiel se passe dans le monde du narrateur, l'extérieur n'étant vu que de loin, source de nourriture ou de menace suivant les cas. Dans le petit monde du narrateur il y a sa tante Libby et son oncle Darren. Il y eut aussi son grand-père, que la vieillesse emporte au début du roman, et une mère jamais connue, morte depuis longtemps mais toujours présente dans son esprit. Pour ce qui est d'un père... Une famille incomplè

Les Ancêtres - Brian Catling


"Les Ancêtres", second roman de Brain Catling traduit par Nathalie Mège et publié chez Outrefleuve, reprend exactement là où s'arrêtait Vorrh, son prédécesseur. Un retour à la Vorrh s'annonce donc pour toi, lecteur. Je vais tenter de te donner envie de faire le voyage.

Sans spoiler (c'est un tome 2) je ne ferai qu'une brève review.
Si tu n'as pas encore lu Vorrh, je te conseille de le faire très vite. D'abord pour y prendre toi aussi le grand plaisir qu'il offre à ses lecteurs et dont tu t'es privé jusqu'à présent, ensuite, et c'est loin d'être négligeable, pour comprendre mieux les phrases cryptiques que je vais écrire à partir de maintenant.

Sache donc, lecteur, mon ami, mon frère, que tu retrouveras dans ce tome 2 les personnages principaux admirables ou détestables que tu appris à aimer ou à haïr dans le tome 1.
Tu retrouveras le mystérieux (et finalement peu aimable) Ismaël ainsi que les patriciennes et néanmoins meilleures amies Ghertrude et Cyrena (qui contrôlent moins leurs vies qu'elle ne le croient), sans oublier les déférents Mutter et les mystérieux Proches.
Tu croiseras aussi le détestable Sidrus (!) nanti d'un étonnant allié, les pontes de la Guilde Forestière, ou les éternellement victimes Limboia, guère mieux que des esclaves amputés de toute mémoire.
Tu entendras encore parler de Nesbuel le sorcier, et de ses œuvres qui mettent en branle tant de vies.

Tu seras part à une grossesse dont les conséquences seront aussi inquiétantes qu'inattendues.
Tu en apprendras beaucoup, en même temps que les concernés eux-mêmes, sur l'origine – au sens de filiation – de deux des principaux protagonistes du récit, même s'il y a encore autant d'ombre résiduelle que de lumière révélée.
Tu verras un menteur et voleur enfin percé à jour.
Tu assisteras à l'un de ces moments durant lesquels on se rappelle douloureusement – surtout si on est concerné – que du Capitole on atteint vite la Roche Tarpéienne ; tu y verras un spectacle baroque et sanglant qui porte sa part de mystère dans l'optique du tome 3.
Tout ceci, lecteur, t'éclairera sur le devenir des personnages qui peuplaient le premier tome et lui donnaient – avec l'omniprésente Vorrh, un personnage à part entière – sa fascinante étrangeté.
Et ici les plus étranges de tous, les Ancêtres, ces Anges plus oubliés que déchus, sont enfin mis, pour toi, en pleine lumière.
Des Ancêtres que – surprise – on ne trouve pas que dans la Vorrh, des Ancêtres qui reprennent vie et vouloir. Dans quel but ? On ne le sait pas encore mais les augures n'annoncent rien de bon.

Il y a donc des fils neufs dans ce tome 2 qui s'ajoutent à ceux qui existaient déjà.
Tu rencontreras la belle et tragique Sholeh et tu entendras de nouveau parler du sorcier Nebsuel.
Tu participeras à une expédition dans la Vorrh que des Marines qualifierait de foupoudav (Fubar en anglais).
Tu voyageras entre Allemagne et Londres sur la trace, justement, de ces Ancêtres dont si peu d'humains ont connaissance en compagnie du professeur Schumann – un Juif allemand à l'heure où le nazisme monte, ce qui semble intéresser fort l'un des dits Ancêtres
Tu assisteras à la « naissance » sans parents identifiés de la jeune Modesta, puis tu la verras grandir à une vitesse surhumaine tant physiquement que mentalement ; tu verras comment Timothy, un prêtre, et Carmella, une femme simple, deviennent les instruments des projets mystérieux d'une Modesta qui ne t'inspirera guère confiance pour l'avenir.
Tu comprendras enfin pourquoi les vieillards retombent en enfance.
Tu découvriras que, si « les hiboux ne sont pas ce que l'on pense », les fourmis, elles, semblent en savoir long sur d'occultes secrets.
Et last but not least, William Blake est de la partie, d'abord en live puis par le jeu de souvenirs/transferts de mémoire.

Tout ceci, lecteur, se déroulera sous tes yeux ébahis.
Ébahis par la qualité de l'écriture – et d'une traduction qui ne l'est pas moins. Le récit fourmille (!) d'images, poétiques et justes ; aucune ne semble jamais ratée ou à côté. Les descriptions sont explicites, même lorsqu’il s'agit – et c'est plusieurs fois nécessaire – de montrer l'horreur ou la cruauté qu'implique la conflagration en germe. Les sentiments des protagonistes, forcément aussi amples que ceux de héros tragiques, sont toujours justes dans leur présentation.
Ebahis aussi par le récit lui-même et les enjeux qu'on y décèle. Les événements, palpitants et/car mystérieux, s’enchaînent sans temps mort et le roman se lit comme un page turner – d'autant que le coût d'entrée de compréhension a déjà été payé lors de la lecture de Vorrh
Fond et forme au même niveau de qualité.

Et que Catling décrive la verrue coloniale Essenwald, l'antédiluvienne Vorrh ou une Londres – entre Jack l'Eventreur et version yiddish de Gangs of New York – encore meurtrie par les conséquences de la guerre sans oublier l'incongruité absolue qu'étaient les asiles psychiatriques au début du XXe siècle, il est toujours juste et précis alors même qu'il ne se sent pas tenu par le réalisme et flirte souvent avec une forme bienvenue et accessible de surréalisme. Le tour d'équilibrisme est réussi dans ce mélange entre le vrai du temps historique et le crédible du merveilleux mythologique.

Vorrh, premier roman de Brain Catling, était un excellent roman, aussi original que cultivé.
"Les Ancêtres", deuxième tome d'une trilogie annoncée en VF et déjà terminée en VO, est à la hauteur de son devancier, il parvient même à éviter l'écueil des tomes centraux en étant passionnant de bout en bout.
Thriller écrit par un poète, "Les Ancêtres" (et Vorrh) sont des chefs d’œuvre de la fantasy mythologique comme le cycle Terra Ignota de Palmer l'est pour la SF mythologique. Les deux cycles à garder de ce nouveau siècle imho – pourvu que le tome 3 soit à la hauteur.

Les Ancêtres, Brian Catling

Commentaires

lutin82 a dit…
Le tome 1 est sur ma Wish-list suite à ta recommandation le tome 2 l'y rejoint. La Couverture est superbe.