84K - Claire North - Retour de Bifrost 105

Marx et Lénine l'ont affirmé, « l'Etat n'est qu'un instrument au service de la bourgeoisie », oubliant que parfois, en bon Léviathan, il empêchait aussi les religions de se foutre sur la gueule. Puis vint Thatcher qui du Léviathan coupa les appendices (éducation, santé, transport, aides sociales) qui servaient le peuple, ce que même les deux grands anciens n'avaient pas su prédire. Dans 84K , Claire North imagine une Angleterre qui serait allée tout au bout de la logique thatchérienne, une Angleterre dans laquelle privatisations, externalisations et suppressions des crédits sociaux auraient atteint des niveaux tels qu'une population plongée dans une très grande misère y entrevoit (derrière des barrières) une petite élite qui en extrait sans limite la plus-value. Jusqu'au point où même la police, la justice et la fiscalité sont passées entre les mains de la Compagnie (holding quasi métaphysique qui possède toutes « les compagnies qui possèdent des compagnie

Le cauchemar d'Innsmouth - Tanabe d'après Lovecraft


Quelques mots, encore une fois, sur le dernier volume paru de l'adaptation des œuvres de Lovecraft par Gou Tanabe. "Le cauchemar d'Innsmouth", écrit en 1931 et publié en 1936, est de tous les écrits de Lovecraft le seul qui fut publié au format ouvrage (donc pas en revue) de son vivant, c'est aussi l'un des plus célèbres. Il sort aujourd'hui au format manga et rejoint une collection qui commence à devenir tout à fait intéressante par sa taille et sa sélection de textes.

L'histoire de la ville d'Innsmouth et de son visiteur impromptu est connue ; on peut aussi la découvrir en cliquant ici (conseil : la version anglaise de la page est bien meilleure), ou, mieux, en lisant le manga.
Je ne reviens donc pas sur l'intrigue et parlerai ici de l'adaptation.
Un seul mot : MAGNIFIQUE. Je me demande si ce n'est pas la meilleure de la série, alors même que le niveau de la compétition est très haut.

Dans "Le cauchemar d'Innsmouth", pas d'indicible ou de protoplasme primordial, pas d'angle impossible à décrire ou de couleur que nul n'a jamais vue. Le mur auquel se heurte les adaptateurs de Lovecraft, ce mur que Tanabe a franchi brillamment plusieurs fois et échoué d'autres fois à passer, n'existe pas ici. Restait donc seulement pour Tanabe à faire la démonstration de son talent, en usant d'encre et de papier pour faire vivre dans le regard du lecteur le monde tourmenté de Lovecraft sans se demander si l'incommensurable pouvait être transmis par l'image.
En effet, rien de non euclidien ici. Ici, il s'agit d'un jeune homme que sa curiosité amène là où il ne devrait pas, d'une ville portuaire dont la déliquescence est presque complète (et non, ce n'est pas Marseille, même s'il est difficile de...), d'une population qui ne veut pas être dérangée dans ses sinistres secrets, d'un bus qu'il ne faut pas prendre même pour aller dans la sulfureuse Arkham (mais qu'allait-on faire à Arkham d'abord ?).

Et montrer cela, montrer la chute d'Innsmouth comme il y en eut une de la maison Usher, montrer la perdition (encore à venir dans ce tome 1 mais annoncée dès la première page) d'un homme, Tanabe le fait à merveille, améliorant par l'image le texte d'Oncle Theobald.
Pour la première fois tu verras de tes yeux, lecteur, la ville d'Innsmouth, de la route du haut, avec son port et sa baie, qui semble belle de loin mais devient vite si laide de près. Tu verras ses rues crasseuses bordées de bâtiments classiques de Nouvelle Angleterre à demi effondrés. Tu sentiras le malaise qu'elles inspirent et la crainte diffuse que génère le fait de les arpenter. Tu verras la tiare d'Innsmouth, parfaite techniquement et si inhumainement hideuse à la fois, et aussi le « masque d'Inssmouth », ce faciès hideux qu'arborent les membres abâtardies des plus vieilles familles de la ville. Tu t'arrêteras devant la somptueuse demeure de la famille Marsh, et tu n'attarderas sûrement pas devant l'entrée du temple de l'Ordre ésotérique de Dagon, car là se tient un prêtre aussi peu humain que puisse l'être un humanoïde – et ne parlons même pas de ce qu'on peut deviner du Récif du Diable, au large. Tu préféreras te réfugier au Gilman House, ton hôtel, le seul de la ville, bien vieillot et à la réputation douteuse. Tu te diras enfin, quand l'alcoolique Zadok Allen t'auras raconté l'histoire de la ville, que tu aurais peut-être mieux fait de ne pas y venir – mais maintenant, comme le narrateur, tu es là.

Hélas, ce premier tome se terminera et il te faudra attendre je ne sais combien de temps pour lire la suite et connaitre le dénouement de l'affaire. Patience, lecteur. Depuis des éons sans nombre Cthulhu rêve et attend. Il te montre, par son exemple même, ce qu'est la patience.

Le cauchemar d'Innsmouth, tome 1, Gou Tanabe d'après Lovecraft

Commentaires

lutin82 a dit…
C'est malin maintenant, j'ai envie de le lire!
Gromovar a dit…
Ben, c'est l'idée ;)
chéradénine a dit…
J'ai maintenant hâte, même si mon enthousiasme a été échaudé au fil du temps. Excepté le très moyen Je suis d'ailleurs qui ne semble pas relever du même projet d'adaptation, j'ai le sentiment d'avoir lu le meilleur avec Les montagnes hallucinées où le style du mangaka et son inspiration sont au meilleur. Bon, il me manque également la lecture de Celui qui hantait les ténèbres, mais La couleur tombée du ciel était plutôt morne, ce qui m'a fait craindre des choix peu judicieux par la suite.
Gromovar a dit…
Les montagnes hallucinées est clairement dans le top 2, avec celui-ci. Chacun choisira son ordre (ésotérique de Dagon) ;-)
Et Celui qui hantait les ténèbres n'set pas dégueu non plus.