Le Molosse - Tanabe d'après Lovecraft

Sortie du neuvième volume des adaptations de Lovecraft par Gou Tanabe. " Le Molosse " est le premier recueil réalisé par le mangaka japonais, il réunit trois nouvelles : Le Temple , écrite en 1920, Le Molosse , écrite en 1922, et La Cité sans nom , écrite en 1921. Le Temple est la plus longue et la plus réussie imho. Dans les coursives d'un U-boat allemand en perdition durant la première guerre mondiale, on plonge vers une cité engloutie alors que la folie gagne peu à peu tout l'équipage. Dure, claustrophobique, Le Temple , dans une ambiance éprouvante à la Das Boot , met l'homme face à des terreurs et des anciennetés sans nom. Un très bon récit joliment adapté. Le Molosse est plus (trop) classique. Deux amis occultistes, l'un des deux est le narrateur, première mention lovecraftienne du Nécronomicon , créature hostile invoquée involontairement par une amulette magique, on est ici dans du trop classique, encore trop proche de l'horreur traditionnelle en

Hangsaman - Shirley Jackson


Natalie Waite a 17 ans. Elle entrera bientôt à l'université. "Hangsaman" est le récit de sa première année et des quelques jours qui la précèdent immédiatement. Ni heureuse ni vraiment épanouie à la maison, Natalie ne le sera guère plus à l'université, l'une de ces petites universités qui parsèment le territoire américain et dans lesquelles on va plus pour socialiser que pour apprendre – encore plus si on est une femme, promise à moyen terme au mariage.

Des cours qui l'intéressent peu et disparaissent vite des pensées de la jeune fille. Quelques amies, peu. Une relation amicale, l'est-elle vraiment, avec un professeur et sa femme. Une étudiante-repoussoir aussi esseulée qu'elle, avec laquelle elle ne veut pas frayer. Aucun garçon. 

L'ambiance n'est pas à la camaraderie : groupes, clans, populaires ou non populaires, électrons libres comme Natalie se côtoient sans se croiser vraiment. D'autant que les différences sociales sont manifestes et qu'elles polluent parfois les relations entre étudiantes.

Peu à peu, Natalie se réfugie dans sa tête ; dans la narration, où elle était toujours présente, il n'y a progressivement plus qu'elle (elle qui fait, elle qui pense, elle qui parle – peu) et son amie Tony dont on peut sérieusement douter de l'existence.

Jusqu'à un retour pour Thanksgiving dans une maison familiale qui ne lui inspire plus que la volonté de fuir ce cocon qu'elle a déjà, dans sa tête, quitté définitivement, suivie d'une virée délirante lors de laquelle elle aurait pu se perdre pour toujours – comme le fit peut-être la fille qui inspira le roman.


Si le roman est écrit à la troisième personne il est si intime et si totalement imprégné des pensées en temps réel de Natalie qu'on peut considérer qu'il s'agit là d'un roman à la première personne déguisé. A fortiori quand on lit les passages dans lesquels elle s'adresse à des amis imaginaires dans sa tête alors même qu'elle tient une conversation à haute voix avec un interlocuteur réel.


Inspiré à Jackson par la disparition, en 1946, d'une étudiante, Paula Jean Welden, et aussi par son séjour personnel au Bennington College, "Hangsaman" est symptomatique des thèmes que développera Jackson dans ses écrits.

On y voit des femmes mariées enfermées dans des couples qui se sont vite avérés décevants et mortellement ennuyeux, en dépit des belles promesses entendues dans la bouche d'hommes qui savent faire résonner sans même le vouloir une socialisation féminine qui fait du mariage une condition sine qua non de la complétude. On les voit tenter de soigner leur désarroi dans une consommation excessive d'alcool. On les entend prévenir Natalie, l'exhorter à ne pas se laisser piéger comme elles, expliquer par l'exemple à quel point ce statut est une mauvaise cible à viser, comme un message de Jackson aux jeunes filles qui la liront.

On y voit les maris en majesté, maîtres du visage public de la famille, charmants, prévenants, et vifs en société, quand ils sont indifférents envers leur famille ou méprisants avec leur femme.

On voit ces piètres duos F/H cahoter sans espoir d'échappatoire au fil de décennies qui n'auront comme issues que la vieillesse et la mort.

On y voit l'opposition presque substantielle entre mère et fille. Si le père est supportable et fait parfois briller sa fille dans son regard, la mère, elle, représente quelque chose entre le contre-exemple, le reproche, et l'autoritarisme discret.

On y voit, ce qui est rare chez Jackson, une agression sexuelle, que Natalie parvient à occulter et qui sera de tout le livre sa seule interaction sexuelle.


Très statique, sans intrigue ou enjeu identifiable dans la réalité, "Hangsaman" raconte la solitude de certaines des filles de l'époque, le caractère inexorable d'un destin déjà écrit pour elles, et la fuite dans la folie qui peut apparaître comme la seule solution. Durkheim parlait du suicide fataliste comme de celui de la femme mariée ; dans "Hangsaman" c'est la folie qui semble être la porte de sortie.

Même si certaines phrases prononcées par les femmes mariées impressionnent par le caractère désespéré que leur donne leur matter-of-factness, et a contrario du reste des textes de Jackson, je n'ai jamais vraiment réussi à entrer dans ce roman.


Hangsaman, Shirley Jackson

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