Les Bras de Morphée - Yann Bécu


Prague, 2070.

Depuis 20 ans, une « épidémie » de sommeil compulsif a frappé toute l'humanité. Des gens comme vous et moi, de fait tous les gens comme vous et moi, se sont mis à s'endormir et à se réveiller chaque jour à heure fixe, sur des plages de plus en plus longues et, pour que le désastre soit complet, évidemment non coordonnées.

Pascal Frimousse, le « héros » du roman, un veinard, est un Douze heures. Il veille douze heures par jour, tous les jours, de 9 heures à 21 heures. Sa compagne Aurélia, moins chanceuse, est devenue une Quatre heures, éveillée seulement de 5 heures 30 à 9 heures 30.

Pascal et Aurélia partagent donc seulement 30 minutes par jour de veille commune. Plus d'emploi pour Aurélia, licenciée automatiquement en application de la procédure 29-4, alors que Pascal continue d'enseigner un peu même si ce n'est pas l’essentiel de son activité – non, son métier principal maintenant, c'est troll de temps, un mercenaire qui pourrit la vie des gros dormeurs en leur faisant perdre le peu de temps éveillé dont ils disposent.


Un tel événement a forcément tourneboulé la société mondiale qui a dû se réorganiser de fond en comble dans l'urgence, sans même pouvoir éviter les très nombreux morts des premières années et l'appauvrissement généralisé d'une population que ne soutient plus qu'à grand peine un système productif soumis au diktat d'une paresseuse horloge.

Détails :

Le langage s'est raccourci – il faut aller à l'essentiel.

Tout le travail faisable en visio l'est, le reste se fait comme possible.

Les cours de lycée sont concentrés sur un jour – en lettres on y étudie des résumés d’œuvres, et les profs de techno sont devenus les coqs du poulailler car dans un monde qui s'écroule l’essentiel est de former des gens qui sachent réparer.

La connaissance s'est perdue avec la fin d'Internet et les autodafés calorifiques de livres – ne subsiste qu'un réseau local praguois sur lequel se mêlent vrais connaissances et énormités sans nom, voire complotistes.

Les interactions sociales visent toutes le même objectif de transmission rapide d’informations et de réponses instantanées aux problèmes – no more bullshit !, cool, mais on peut aussi être jugé et exécuté en une journée.

Car, disons-le tout net, démocratie et Etat de droit sont de vieux souvenirs. Quand il s'agit de survivre les humains acceptent toute forme de gouvernement qui leur promet un jour de plus ; « Encore un instant je vous prie Monsieur le Bourreau ».


"Les Bras de Morphée" est le premier roman de Yann Bécu, un prof de lettres enseignant au lycée français de Prague. Et c'est un vrai plaisir de lecture pour peu qu'on aime l'absurde. A partir d’une épidémie d'étiologie inconnue, l'auteur brosse un portrait délicieusement rigolard d'un naufragé dans une réalité invivable, d'une étranger en terre devenue étrangère.

Comment l'animal humain s'adapte-t-il à de nouvelles conditions ? Comment parvient-il à satisfaire son premier objectif, survivre, puis si possible à améliorer son ordinaire ; illégalité et corruption sont de rigueur quand le nécessaire vient à manquer, l'Occupation l'a montré après maints autres exemples. Et aussi, comment conserver des relations amoureuses ou sociales quand la désynchronisation est la norme et que les plages d'éveil communes sont rares ?


Bécu aborde toutes ces questions avec une érudition certaine et un humour communicatif. Il le fait à travers une enquête, la recherche d'un savant disparu, qui tire le récit, histoire de promener le lecteur dans la Prague endormie de 2070, entre constat visuel et Brève histoire de l'avenir au chapitre 28. Et si un petit coup de mou arrive peu après le milieu du roman, celui-ci redémarre ensuite et entraîne le lecteur jusqu'à une fin aussi surprenante et délirante que parfaitement « cohérente ».

Le tout fait penser à Boris Vian. On y retrouve le héros un peu lunaire, la bande de potes, les personnages outrés et improbables, les situations invraisemblables, même le nom du « héros » sonne pareil. On y ressent aussi, comme chez le dandy de Saint-Germain des Prés, le sentiment d’absurde des faits et des choses, l'ironie vitale, et jusqu'à l’insensibilité relative aux autres que manifestaient les personnages de Vian ; l'histoire des amants suspendus rappellent le patineur écrabouillé de L'écume des jours, celle de la potion euphorisante la nouvelle L'amour est aveugle, et tout à l'avenant. Une littérature graphique comme du Tex Avery, un art de dessin animé sans dessin.


Bécu, qui est prof, décrit avec justesse la perte de sens d'un métier qui est devenu rabâchage et bachotage et d'où toute exigence disciplinaire a disparu depuis bien longtemps, entre incapacité d'élèves jamais formés à l'effort, exigences de parents avides de diplômes – fussent-ils en bois d'ersatz –, complaisance d'une administration qui s'enorgueillit de taux de réussite si hauts qu'ils en sont ridicules. L'absurdité ironique d'une scolarité devenue un jeu de rôle dans lequel certains font semblant d’enseigner, d'autres d'apprendre, d'autres encore d’évaluer et de diplômer, est un contrepoint rigolard à la noirceur absolu du Jourde de Festins secrets ; il n'en reste pas moins que le message est proche. Le lycée de Pascal finit d'ailleurs par pooler les profs et les autoriser à enseigner à peu près n'importe quoi du moment que les élèves sont là et contents de l'être.


Drôle, vif, décapant, "Les Bras de Morphée" est une belle surprise. Livre plaisir qui n'est pas dénué de quelques réflexions bien ajustées à notre temps comme à ceux qui viennent, il se lit vite avec le sourire aux lèvres, de scène joliment troussée en scène joliment troussée.


Les Bras de Morphée, Yann Bécu

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