Slade House - David Mitchell


Un an après le magistral The Bone Clocks, David Mitchell publia "Slade House", un ouvrage plus court, fix-up de cinq textes et spin-off de Bone Clocks, recueil intimiste là où Bone Clocks était mondial et sociétal.

La Slade House, dans la Slade Alley, non loin d'un pub nommé The Fox and Hounds, est une maison magique. Une maison qui n’apparaît que tous les neuf ans, et dans les jardins de laquelle on peut pénétrer seulement lorsqu'apparaît dans le mur haut et lisse de Slade Alley la petite porte de fer noire qui ne s'ouvre que pour les personnes attendues. Au fil des pages, de 1979 à 2015, la maison apparaît cinq fois, la porte s'ouvre cinq fois, pour cinq invités (seul ou en groupe) qui y pénètrent – sans se douter de rien – à leurs risques et périls. Car la maison – ou plus précisément les maléfiques jumeaux qui « l'habitent » – « dévore » ses invités.

On ne donnera pas plus de détails ici, une bonne partie du plaisir consistant à comprendre peu à peu ce qui se trame vraiment dans la maison, à s'inquiéter pour les invités, à espérer leur survie, à s'énerver de leurs échecs. Car si, de texte en texte, le lecteur sait de mieux en mieux de quoi il retourne, s'il est, de fait, de plus en plus omniscient, les personnages, eux, restent prisonniers de leur vue subjective et du peu qu'ils arrivent à comprendre ou à apprendre. Ressort classique des films d'horreur où le spectateur s'inquiète plus que les victimes potentielles car lui sait ce qui va arriver.

Le lecteur sent aussi, au fil des pages, grandir en lui un fol espoir, celui de la survie des invités. Car, loin de n'être qu'une histoire de fantôme ou de maison hantée, loin aussi de n'être qu'une juxtaposition de récits consécutifs tous similaires, les textes qui composent Slade House – parce qu'ils mettent en scène des héros malheureux qui sont liés à leurs infortunés prédécesseurs et parce que chacun en sait plus en arrivant que son devancier – illustrent une progression, des passages de relais, les étapes successives de deux luttes pour la vie, chacune ayant l'échec de l'autre pour condition de réussite. L'espoir fleurit. Un « sale espoir » d'autant plus cruel qu'il peut facilement être déçu tant les pouvoirs des hôtes de Slade House sont grands. « Grief is an amputation, but hope is incurable hemophilia: you bleed and bleed and bleed. Like Schrödinger’s cat inside a box you can never ever open. »

Mitchell rend hommage au genre, et il le fait de façon convaincante. Cinq récits donc, à neuf ans d'intervalle, cinq invitations, et cinq types de proies. Comme dans ses romans précédents, c'est le passage d'un univers mental à un autre, d'un mode de narration à un autre, d'une « voix » - pour le dire simplement – à une autre, qui fait l'intérêt de l'ouvrage et signe la qualité du travail de Mitchell.
Les genres changent d'une histoire à l'autre, les personnages aussi ; tous sont rendus de façon fort juste.
De l'ambiance quasi victorienne du début qui met en scène une mère en grande difficulté et son fils autiste (dont on identifie le caractère atypique sans qu'il soit jamais besoin de le dire), on passe à un récit policier dont le « héros » est un sale flic macho, violent, raciste, méprisant, baiseur, moins malin qu'il ne le croit, décrit à la perfection.
Suit l'enquête d'un groupe de chasseurs de paranormal, parmi lesquels une jeune fille effacée et complexée en mal d'amour et de reconnaissance, dans une Slade House où se tient une méga fête d'Halloween.
Puis vient le moment pour la sœur de l'une des disparues de payer tribut à sa culpabilité en partant à sa recherche dans un récit qui surprend car il ne semble pas suivre la trame récurrente – quoique...
Enfin, en 2015, c'est au tour d'une psychiatre de tenter de démêler le vrai du faux dans les allégations d'un complotiste qui lui affirme que Slade House existe et qu'elle est intermittente, magique, mortelle.
A chaque fois le ton change, à chaque fois il est impossible à prendre en défaut ; Mitchell passe d'un habitus à un autre sans erreur. Quant aux personnages, on compatit et on plaint le petit garçon du début ou la jeune chasseuse de fantômes, on méprise le flic et on espère la Schadenfreude, on s'inquiète du sort longtemps incertain de la sœur, et on aime la force dont fait preuve la psychiatre face à l'adversité – même si ce n'est pas elle ici qui tient les rênes de la narration.

Histoire, personnages, genres, tons, tout est bon. Et c'est effrayant, émouvant, révoltant, amusant parfois. Un vrai page turner aux styles limpides, jusque dans son infodump qui, loin d'être un grumeau, sert, comme dans un tour de magie, à détourner l'attention du tour lui-même.
Note : Pour les lecteurs de Bone Clocks (qu'il est inutile d'avoir lu), on y évoque les différents courants mystiques du roman.

Slade House, David Mitchell

Commentaires

Vert a dit…
C'est marrant je l'ai trouvé un peu paresseux ce roman. Ça reste très bon parce que David Mitchell, mais un peu déçue quand même pour ma part.
Gromovar a dit…
Paresseux, je te trouve dure ;)
Je suis quand même toujours admiratif de sa maîtrise des changements de style.
Vert a dit…
Oh tu sais j'ai aussi dit ça de L'océan au bout du chemin de Gaiman. Pourtant je l'aime beaucoup ce roman xD.
Gromovar a dit…
Tout s'explique :)