Dirty Weekend - Helen Zahavi


Bella est une jeune femme pauvre, inoffensive, et un peu en marge. Elle vit à Brighton, dans un soubassement dont une seule fenêtre, celle de sa petite cuisine, l'ouvre sur l'extérieur. Elle remarque un soir que le voisin d'en face l'observe de sa fenêtre et qu'il fait en sorte d'être vu l'observant. Puis viendront les contacts téléphoniques, physiques, jusqu'à l'intrusion, l'agression, les menaces de pire à venir.
Bella, qu'une éducation très classique de la classe moyenne britannique a formaté à accepter le mal des autres sans y réagir autrement que par le déni et l'acceptation, craque cette fois. Elle en a assez. Elle ne peut plus accepter. Elle n'acceptera plus. Tout le monde a sa limite, Bella vient d’atteindre la sienne. Son havre – si piètre soit-il – est atteint, son droit – primordial car trivial – à ouvrir les rideaux de sa petite fenêtre bafoué, son intégrité corporelle aussi, quand son agresseur, Tim, blesse sa main.

Passé le tipping point, Bella se trouve à l'orée d'un "Dirty Weekend", un froid et méthodique killing spree durant lequel elle va enfin rendre coup pour coup, de manière sanglante.
Après une vie entière (racontée à son improbable psy iranien réfugié Nimrod – du nom d'un légendaire chasseur biblique) à encaisser, à accepter, à faire bonne figure et bonne fille, Bella ne peut plus, ne veut plus. Elle ne veut plus de ces relations à sens unique qu'elle a connues, de ce sexe tarifé qu'elle a un temps pratiqué, de ces protecteurs qui abusent de sa docilité. Plus généralement, elle ne veut plus d'un monde dans lequel elle est vulnérable, une victime que des prédateurs identifient comme telle et dont ils abusent, qui vit dans la crainte permanente de qui se trouve hors du cercle de lumière. Fini d'être une proie. Mais là où les paysans des Sept Mercenaires s'adressaient à des pistoleros, c'est sur ses maigres forces et son immense rage que Bella s'appuie pour riposter.

Régulièrement, voyant les mendiants dans les transports confrontés aux têtes baissées des passagers, je m'étonne qu'il n'y ait pas plus de pétages de plomb, pas plus de meurtres de rétribution ou de rage sur le lieu même (l'effet sans doute de la domestication humaine décrite par Sloterdijk). Et bien, c'est un tel pétage de plomb que vit Bella. En deux jours elle tuera plusieurs personnes, dans un état d'hypervigilance que le roman rend par une accumulation de détails sous tous les angles et de répétitions de confirmation, lui donnant un caractère hypnotique et insistant.
Lancée, Bella rend coup pour coup, selon une loi du Talion qui frappe tant son agresseur initial que d'autres qui le suivent, tous agresseurs violents, tous abusant sans compassion d'une vulnérabilité qui n'en a plus que l'apparence.

L'écriture d'Helen Zahavi place le lecteur en position de témoin, souvent à la deuxième personne, lui montre, lui explique ce qu'est la vulnérabilité féminine et ce qu'elle engendre comme stratégies d'évitement et de déni. Bella, elle, donne l'impression d'être en dialogue interne ; elle semble durant tout ce temps comme scindée, l'une d'elle agissant et l'autre assistant froidement aux événements – un état dissociatif dans lequel les prostituées ou les victimes de viol disent se mettre. Le ton est répétitif et presque incantatoire, celui d'une transe verbalisée, évoquant les berserkers ou les tueurs amoks.

On n'est pas dans un rape revenge tel que le classique La dernière maison sur la gauche, car ici c'est Bella qui agit et car, ici encore, c'est moins à un mal actuel qu'à la possibilité du mal même que réagit Bella. C'est la femme seule et apeurée du Subway Song des Cure que Bella venge et remet à sa place d'être complet, plus encore que les deux vengeresses de Baise-Moi, que l'Hélène d'Hélène et le sang, ou que l'Aileen de Monster.

Roman de la réponse trop longtemps contenue d'une femme à la violence d'hommes, "Dirty Weekend" a failli être interdit en GB pour sa violence (La dernière maison sur la gauche le fut pendant trente ans). Etrange. Les Britanniques sont décidément bien fragiles.
Roman souvent interprété comme féministe (je ne parle pas ici de l'impayable article de Elle), "Dirty Weekend" est plus que ça imho et il serait dommage de l'y limiter.

Ce que raconte "Dirty Weekend", dans un cadre choisi, contraint, et statistiquement peu réaliste, c'est l’ignominie des rapports de domination dans leur version essentialiste (quand la relation de pouvoir, normale, cesse d'être dyadique et transitoire mais tend à se pérenniser et à déborder tout cadre d'autorité légitime), c'est à dire les raisonnements en grandes catégories qui conduisent certains à penser qu'ils appartiennent à une catégorie qui a tout droit et tout pouvoir sur les autres catégories.

Rapports de domination H/F bien sûr – c'est le terrain du livre – mais bien d’autres aussi. Ce sont les rapports entre maîtres et esclaves dans toute société esclavagiste, entre nazis et juifs dans les ghettos ou les camps, entre troupes israéliennes et Palestiniens dans les territoires occupés, entre population mentalement confédérée et Noirs US, entre Espagnols de la Reconquista et Marranes ou bien Morisques, entre brahmanes et dalits, entre Daesh et Yezidis, et tant d'autres encore... Des rapports de violence, de possession, d’humiliation, de néantification, qui tiennent à l'idée que certains se font des droits que leur identité leur donne sur d'autres. Dans "Dirty Weekend", trois golden boys agressent une SDF, dans American Psycho c'était un homme SDF qui faisait les frais des catégorisations de Bateman; le sexe n'est pas la seule variable.

L'homme est un loup pour l'homme et son droit naturel à défendre sa vie implique presque inévitablement la guerre de tous contre tous, au minimum catégorie par catégorie. Combiner ce droit inaliénable à l'abolition de la guerre de tous contre tous est difficile. L'humanité n'y est pas encore parvenue. Dont acte. Mais ce n'est que dans le cadre d'un humanisme universaliste que réside une petite chance qu'advienne une forme d’organisation qui protégerait chacun sans oublier personne ni ne le faire au détriment d'un Autre perçu comme proie potentielle et acceptable.
Le roman, à partir d'un exemple situé, incite à y réfléchir, dans un style qui ne néglige ni clins d’œil référencés ni saillies cocasses.

Dirty Weekend, Helen Zahavi

Commentaires

Anonyme a dit…
Belle chronique.
L'auteur du roman force un peu le trait peut-être, mais vous avez raison bien souvent c'est le silence ordinaire des écrasés qui nous interpelle.
Et depuis Flaubert et un "coeur simple"on se demande si les choses ont vraiment changé.
Gromovar a dit…
Pas tant que ça hélas.

Mais Félicité était plus calme ;)
Anonyme a dit…
Tout n'est pas perdu.Vous connaissez vos classiques.

Plus sérieusement, oui,Félicité est une victime passive,contrairement à l'héroïne du roman.