Bifrost 121 : entre dossier Walton et nouvelle de Nayler

Dans le Bifrost numéro 121, on trouve un copieux dossier Jo Walton ( dont je rappelle qu'elle a eu le Prix Planète-SF en 2017 pour Mes Vrais Enfants )  sous une couverture de Florence Magnin. Le numéro s’ouvre sur l’édito du boss qui rappelle à tous quel est l’âge canonique (trente ans) du Bélial et, de facto, de la revue Bifrost. Un édito en forme de bilan (d’étape) et de mise en lumière des (pas si subtils) changements qui ont affecté le monde de l’édition entre alors et maintenant. Suivent quatre nouvelles puis toutes les rubriques habituelles, critiques des nouveautés, scientifiction, and so on. On y trouve même les lauréats du Prix des lecteurs Bifrost 2025 : en catégorie francophone Résonances , de Mina Jacobson, et en traduction Joe 33 % , de Suzanne Palmer. Bravo à eux deux et au traducteur Pierre-Paul Durastanti qui s’est chargé du Palmer. Quatre nouvelles donc. D’abord, Contraction d’Iris de Peter Watts, un texte très wattsien qui met en scène, dans un futur p...

Agents of Dreamland - Caitlin R. Kiernan - Cauchemar


2015. Une descente de la Compagnie, une agence américaine très spéciale, dans un ranch perdu au milieu du désert californien révèle un massacre et des événements qui remettent sérieusement en doute l'avenir de l'humanité.

"Agents of Dreamland" est une novella lovecraftienne de Caitlin R. Kiernan. Elle ne commence pas par l'événement décrit ci-dessus, mais par une rencontre dans un café de Winslow, Arizona. L'entrevue réunit le Signalman – agent de la Compagnie, qui a été sur le terrain au ranch et a vu l'horreur qui s'y trouvait –, et Immacolata Sexton – membre important de Y, la contrepartie britannique de la Compagnie, qui détient des informations potentiellement utiles à l'enquête. Il s'agit d'échanger ce que savent l'un et l'autre, et on comprend vite que si les agences sont alliées dans leur lutte contre l'inconnu, elles sont aussi de véritables rivales.
On comprend de même que, si le Signalman est un vieux briscard humain qui en a trop vu, Immacolata, d'ascendance incertaine, a des pouvoirs qui dépassent largement le cadre de l'humanité.

La rencontre a lieu car à ce moment, au début de juillet 2015, il est vital pour les deux agences de découvrir au plus vite ce qui s'est vraiment passé au Moonlight Ranch afin d’empêcher le mal qui semble y avoir prospéré de se répandre et de mettre en danger toute l'humanité.

Pour raconter cette histoire de courses contre la montre, Kiernan utilise trois fils : le Signalman, Immacolata, et Chloé – seule et transitoire survivante du massacre du ranch.
Trois personnages donc, mais aussi des dates différentes à chaque nouveau chapitre. C'est donc une tapisserie complète mais imprécise que le lecteur a sous les yeux, un patchwork de moments auxquels il devra lui-même rendre une chronologie et un déroulement logique, dans une ambiance franchement crépusculaire.

Les sentiments qui se dégagent à la lecture sont doubles. D'une part l'horreur – celle qu'on voit autant que celle qu'on imagine, et tant devant les agissement de la secte de Chloé que face à l'idée de ce qui est censé advenir. D'autre part, le désespoir face à l’inéluctable – seule réaction possible à ce que voit Immacolata.

Si le contexte évoque Manson et sa secte de fous criminels (bien plus version Newman que version Liberati), si le ton du Signalman rappelle immanquablement ces vieux opératifs qui ont trop vus de toutes les saloperies cachées du monde, et si le texte est un hommage explicite à Celui qui chuchotait dans les ténèbres, c'est néanmoins ailleurs qu'il faut chercher la référence centrale.

"Agents of Dreamland" – qui n'a pas grand chose à voir avec les Contrées du rêve en dépit d'un easter egg évoquant les Marches et la Caverne de la Flamme – est encore plus noir qu'une nouvelle de Lovecraft. Ici, nous sommes proches de Ligotti, de son nihilisme intégral, de son désespoir absolu.
Et la brièveté même du récit, parce qu'elle empêche de savoir vraiment et oblige le lecteur à rester dans la supposition et l'expectative, force à croire ce qui est entrevu – faute de mieux – et donc à imaginer le pire, un avenir proprement glaçant sous la férule de Yuggoth.

"Agents of Dreamland" est une bien belle mise à jour de l'horreur lovecraftienne, et Caitlin R. Kiernan quelqu'un qu'il faudra garder à l’œil.

Agents of Dreamland, Caitlin R. Kiernan

L'avis d'Apophis et de Feyd Rautha

Commentaires

Apophis a dit…
(merci pour le lien)

Complètement d'accord avec toi concernant l'intérêt de ce texte et celui de suivre l'autrice (et on peut féliciter le Belial' pour en avoir acheté les droits). Par contre, il y a un autre texte s'inscrivant dans le même univers (Black Helicopters) qui, lui, est très mauvais, et que je te déconseille vraiment. Je te recommande en revanche la nouvelle dont Agents of Dreamland constitue un prélude, Black ships seen out of Heaven, qui est presque aussi bonne, à mon sens.
Gromovar a dit…
Merci. Je note tout ça et vais en tenir compte.
Unknown a dit…
Un seul défaut en effet : la brièveté du récit. Certains éléments auraient mérité d'être plus développés, mais on n'imagine pas l'intérêt d'une suite.
Gromovar a dit…
"La suite", Black sheep seen out of Heaven, est traduite dans le dernier Bifrost.
Gromovar a dit…
Ship pas sheep, sinon le sens se perd vraiment ;)