mardi 10 juillet 2018

Invisible Planets - Anthologie par Ken Liu


Dans l'anthologie "Invisible Planets" (à ne pas confondre avec le recueil rassemblant des textes de Hannu Rajaniemi), Ken Liu a réuni treize nouvelles caractéristiques de l’Imaginaire chinois contemporain. Que des textes primés, certains œuvres d'auteurs maintenant connus en France, et d'autres d'auteurs qui mériteraient de l'être. A la fin, après les textes de fiction, trois courts essais (de Liu Cixin, Chen Qiufan, et Xia Jia) tentent d'approcher et de relier l'évolution historique de l'Imaginaire chinois et la réalité de son incarnation contemporaine.

Dans les essais, on voit comment, après des décennies de SF « éducative » à destination de la jeunesse, le genre a acquis ses lettres de noblesse littéraire en se détachant de manière volontariste d'une approche purement « scientifique » pour aller vers une appréhension « littéraire » du travail d'auteur SF.

On voit aussi qu'il est difficile de définir ce qui est chinois dans la SF chinoise, tant « être Chinois » recouvre une multitude de réalités profondément différentes les unes des autres.
Néanmoins, quelques points communs existent visiblement entre les œuvres des auteurs de SF chinoise contemporains. Passons-les en revue.

D'abord, une écriture et des thématiques qui semblent mêler, sans doute involontairement, une simplicité Âge d'Or et un traitement scientifique souvent (mais pas toujours) typé Hard-SF. Beaucoup des auteurs sont aussi des scientifiques, et ça se sent à la lecture.

Ensuite, des récits qui sont des reflets de la psyché de cette « génération déchirée » dont parle Chen Qiufan, entre tradition et modernité, singularité culturelle et mondialisation, communisme et capitalisme, liberté effleurée et oppression étatique, prospérité insolente et véritables îlots de misère et d’exploitation. Si on y ajoute les troubles existentiels d'une génération passée directement des bienfaits du développement accéléré à ses externalités négatives concrètes, angoissantes pour tout un chacun et d'autant plus quand la vitesse du balancier produit l'effet d'une douche écossaise, ça fait beaucoup de contrastes pour une même culture.

Enfin, la description globale d'un monde en balance entre des avenirs aussi éloignés que possible – entre utopie et dystopie – un monde qui doit (peut) encore choisir celui vers lequel se diriger.
NB : A la lecture, on note aussi chez ces auteurs une connaissance étendue de la culture mondiale. Ils sont tout sauf provinciaux.

Les textes choisis par Liu reflètent cette réalité diverse de la SF chinoise. Ils sont, dans l'ensemble, de très bonne facture. Rentrons un peu dans le détail.

Trois auteurs impressionnent par la qualité de leurs créations.

Xia Jia offre trois textes superbes, émouvants et fins.

A Hundred Ghosts Parade Tonight, inspiré d'un conte classique – merci Gwennaël Gaffric, rappelle autant le Gaiman de Graveyard Book que le Lovecraft de Je suis d’ailleurs. C'est surtout un texte beau, triste, délicat, un grand plaisir de lecture, et un développement réussi sur la jonction entre tradition séculaire et développement technologique et l'amour profond qui peut unir deux êtres très différents.
Tongtong's Summer possède les mêmes qualités de finesse et d'émotion. On y voit la technologie proposer une solution au vieillissement de la population chinoise, une solution qui respecte le devoir filial sans négliger de faire une place et d'offrir une vie vraie à la partie vieillissante de la Chine moderne.
Night Journey of the Dragon-Horse est un texte beau et poétique, post-humanité, qui rappelle par son début la fin des Fables de l'Humpur de Bordage, propose peut-être une théorie de textes à écrire, et met en vedette le seul et unique Dragon-Cheval de Nantes. Yeah !

Ma Boyong offre, avec The City of Silence, un hommage explicite à 1984. C'est un texte oppressant qui parle autant de la surveillance étatique dans la société chinoise que de celle que permet, ici et aujourd'hui, Internet aux agences de renseignements, ou même à la surveillance de tous par tous sur les réseaux sociaux. Quand la Nolangue est l'aboutissement logique de la Novlangue.
Un texte qui se conclut sur un filet d’espoir néanmoins.

Enfin, la star Liu Cixin propose deux textes fort rusés. The Circle raconte une histoire médiévale de guerre et de trahison, qui exprime aussi le regret d'un avenir qui aurait pu être si l'invention stupéfiante imaginée dans la nouvelle avait été développée au-delà de sa fonction machiavélique initiale. Un texte qui parlera de registres, d'UAL, et de bus humains, aux informaticiens.
Puis, dans Taking Care of Gods, Liu, toujours aussi rusé, décrit une pacifique « invasion » extra-terrestre par des aliens qui disent avoir créé l’Humanité et demandent maintenant à leurs « enfants » de prendre soin d'eux jusqu'à leurs derniers jours. Le poids des Anciens est ici exacerbé par les espoirs déçus de la rencontre et le gap culturel infranchissable qui sépare les « Dieux » de leurs « enfants » humains.

Pour les autres :

Chen Qiufan parle commerce international, statut ambiguë de la jeune génération éduquée, et OGM-Crisprlike dans The Year of the Rat. Il développe les troubles causés par l’accélération du temps économique et social dans la Chine contemporaine plus encore que dans le monde entier, dans The Fish of Lijiang. Et raconte une histoire, presque cyberpunk, d'exploitation et d'inégalité caractéristiques de la génération déchirée, avec The Flower of Shazui – une nouvelle située dans l'univers de son roman Waste Tide à venir.

D'Hao Jingfang, on lit (encore) Folding Beijing. Et Invisible Planets, un pastiche de Calvino dans laquelle elle décrit une douzaine de planètes exotiques (et je n'aime décidément toujours pas ce style de listes).

Le Grave of the Fireflies de Cheng Jingbo est un conte SF très émouvant, une histoire étrange, entre SF et fantasy, d'amour fou profondément triste qui évoque Le magicien d'Oz ou La belle au bois dormant, et donne tout son sens à l'expression Décrocher les étoiles.

Enfin, Tang Fei, et son surréaliste Call Girl, m'ont moins convaincu.

"Invisible Planets" est une anthologie éminemment recommandable. D'abord parce qu'elle ouvre encore plus au monde foisonnant de la SF chinoise, ensuite et surtout car les textes qu'elle regroupe sont passionnants et souvent très beaux. A lire (et à traduire).

Invisible Planets, anthologie réalisée et traduite par Ken Liu


2 commentaires:

Tororo a dit…

Un aveu: je ne connais rien, strictement rien, de la science-fiction chinoise contemporaine. Mais à présent que j'ai noté ce titre (tant pis s'il n'est disponible qu'en anglais), je sens que ça ne va pas durer: il me le faut!

Gromovar a dit…

C'est un très bon point de départ.
Et ensuite on pourra passer à ça https://www.tor.com/2018/07/10/ken-liu-presents-broken-stars-a-new-anthology-of-chinese-short-speculative-fiction/