L'Enfant du Deptford - Nat Cassidy

L'Enfant du Deptford , de Nat Cassidy, un roman trop mou, trop fade, trop quelconque pour séduire. Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 125, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…). Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout : Et si votre enfant n'était plus vraiment… le vôtre ? Après la naissance très compliquée de leur fille Charlie, Ana et Reid ont désespérément besoin d'un nouveau départ. Tout semble enfin leur sourire lorsqu'ils ont l'occasion, pour un loyer modique, de vivre dans un appartement au Deptford, l'un des immeubles les plus prestigieux de Manhattan, avec vue sur Central Park. Mais très vite, une présence insidieuse se fait sentir. Bruits inexpliqués, couloirs secrets, voisins inquiétants… Puis le doute s'installe. Quelque chose cloche. Dans l'immeuble. Et avec le bébé. Un roman troublant, intense et profondément dérang...

Providence 3 - Moore, Burrows - Indispensable


On se souvient que le tome 2 du "Providence" d'Alan Moore m'avait, pour diverses raisons, déçu. J'ai donc ouvert ce tome 3 conclusif avec une certaine appréhension. Quelle erreur ! Il est brillant, spectaculaire, captivant.

Robert Black continue son enquête littéraire. Il rejoint maintenant Providence et entre dans l'intimité d'HPL. Au fil de longues conversations – complétées par les notes manuscrites de son journal personnel – on visite la biographie et la généalogie du Reclus de Providence, qui se présente lui-même comme Grand-Père Théobald. On y découvre l'intense autant qu'épistolaire vie littéraire d'HPL, et ses considérations sur l'écriture fortement inspirées de ce qu'on peut lire dans Epouvante et surnaturel en littérature. On y découvre une famille très singulière, et un auteur qui, à ce moment de sa vie, entre dans sa phase créative et n'est pas encore le malade qu'il deviendra. Un auteur en revanche qui est bien le raciste antisémite conservateur qu'on sait, même s'il est loin de ne se définir que par ça – Moore a raison de ne pas alourdir cet aspect.

Le balade continue donc, mêlant œuvre et vie d'HPL. D'autant qu'on est à Providence, non loin de l'église de Federal Hill et de son trapézoèdre, dans la ville du héros malheureux de From Beyond aussi, entre autres. Qu'on y côtoie une version Moore de Charles Dexter Ward, et de Nyarlathotep. Qu'on y parle Festival et Edgar Poe. Et que dire du titre explicite The Outsider ? Etc. On pourrait continuer longtemps, c'est extrêmement référencé mais lisible par quiconque.

Puis arrivent les deux dernières parties du hardbound. Et tout décolle. Tout devient époustouflant. Le comic entre dans une autre dimension et y entraîne le lecteur.

Sans (trop) spoiler, disons que Moore passe en métaposition et raconte, après l'auteur et les sources, la postérité de l’œuvre. Il raconte une histoire qui s'étend sur des décennies, jusqu'à nos jours, ce qui lui permet de reconnecter son récit à l'excellent Néonomicon. Une histoire de testament éditorial, de continuateurs, de publications d'abord confidentielles qui le restent de moins en moins. Une histoire de mode naissante puis grandissante, d’infiltration dans tous les aspects de la pop culture, jusqu'au Cthulhu Plush de navrante occurrence. Une histoire de livres inventés plus vrais que les vrais, de volonté compulsive de croire que même un faux texte peut contenir un peu de pouvoir.

Et, de fait, le pouvoir de l'écrit se manifeste. Un peu comme Gaiman, Moore fait de la foi véhiculée par les mots l'ingrédient primordial de la fabrique (aux deux sens du mots) de la réalité. Mais là où la théogenèse de Gaiman est accidentelle, celle décrite par Moore est le résultat d'un plan multiséculaire ourdi par une organisation dont HPL est l'héritier involontaire. Si les mots ont du pouvoir, comme l'écrivit Maïakovski, s'ils définissent la réalité, comme dans le Terremer de Le Guin, ceux d'HPL doivent faire advenir le monde des rêves et ses créatures non humaines. Et aucune volonté individuelle n'est suffisante pour empêcher le monde de devenir ce que Lovecraft en disait ; la réalité n'est qu'une illusion consensuelle. Arkham est donc maintenant là, Miskatonic aussi. Quant à Cthulhu, il est le fruit d'une étonnante nativité – à laquelle assiste même l'indispensable ST Joshi. Il n'y a plus qu'à se soumettre ou à se suicider. Iä! Iä! Cthulhu fhtagn!

Black et le lecteur avec lui sont comme ces héros malheureux de Lovecraft qui, partis d'un incident sans grande importance, découvrent une vérité grandiose. C'est brillant, époustouflant. Un final superbe pour une histoire qui se voulait bien plus qu'une simple réécriture. J'étais inquiet, j'ai eu tort. J'ai manqué de patience. Moore et Burrows ont tout compris. Ils posent ici la clé de voute de l’œuvre d'HPL.

Providence 3, Moore, Burrows

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