Le cauchemar d'Innsmouth - Tanabe d'après Lovecraft

Quelques mots, encore une fois, sur le dernier volume paru de l'adaptation des œuvres de Lovecraft par Gou Tanabe. " Le cauchemar d'Innsmouth ", écrit en 1931 et publié en 1936, est de tous les écrits de Lovecraft le seul qui fut publié au format ouvrage (donc pas en revue) de son vivant, c'est aussi l'un des plus célèbres. Il sort aujourd'hui au format manga et rejoint une collection qui commence à devenir tout à fait intéressante par sa taille et sa sélection de textes. L'histoire de la ville d'Innsmouth et de son visiteur impromptu est connue ; on peut aussi la découvrir en cliquant ici (conseil : la version anglaise de la page est bien meilleure) , ou, mieux, en lisant le manga. Je ne reviens donc pas sur l'intrigue et parlerai ici de l'adaptation. Un seul mot : MAGNIFIQUE. Je me demande si ce n'est pas la meilleure de la série, alors même que le niveau de la compétition est très haut. Dans " Le cauchemar d'Innsmouth &qu

Swift to Chase - Laird Barron - Not for sissies


"Swift to Chase" est le quatrième recueil de nouvelles de Laird Barron. Nouvelles, certes, mais pas textes indépendants, car "Swift to Chase" se passe presque intégralement en Alaska et qu'on y croise, d'un texte à l'autre, une galerie de personnages récurrents très hauts en couleurs qui vont et viennent à travers les textes comme les membres d'une meute de loups entrent et sortent de leur tanière.
C'est de l'horreur (très) contemporaine dans un milieu qui la suscite de par sa nature même.
C'est, dit-on, du Lovecraft contemporain. Oui et non pour ce dernier point.

Barron raconte dans "Swift to Chase" l'histoire noire de l'Alaska, entre tueurs psychopathes, would-be satanists, et monstres surnaturels. Il met en scène des cowboys tougher than tough, des naufragés de la vie en région de perdition, des drogués qui s'ennuient à en mourir, des malades terminaux et d'autres qui s'assurent de les rejoindre vite à coups de cigarettes et de mauvais alcool. Il met en vedette Jessica Mace, de ses premières épreuves aux derniers jours toujours pas apaisés de sa vie, une survivante, une femme très forte ; pas forte comme dans les Jeunesse où une femme forte dit « taratata » et boit du thé sans sucre, mais comme chez Laird Barron où elle dit :


Il y a un verbe en anglais pour l'écriture de Laird Barron, c'est to drawl. Cela signifie parler avec une voix traînante, comme parlent les vieillards cacochymes, ceux qui cherchent à se souvenir, ou encore les ivrognes. La plume de Barron drawls. Dans un style haché, casual, chaotique, elle raconte l'Alaska, lieu de température et de solitude extrêmes. Elle raconte le peuple qui y vit, dur, sauvage, brutal et primal ; un peuple ensauvagé (très loin des dandys curieux de Lovecraft, donc) auquel Barron ajoute une dose plus que normale de serial killers, sans oublier des créatures surnaturelles et des morts revenus à un semblant de vie. C'est là, dans le froid, la neige, les trailers, qu'il faut survivre ; aux horreurs cosmiques, aux humains dégénérés, à la Chasse sauvage même (comment ne passerait-elle pas dans un lieu aussi oublié des dieux ?), sans oublier une sorte d'uchronie romaine post-apo incongrue et crédible à la fois. Résister à un univers qui se rit des humains et de leurs espérances (là, nous sommes proches d'HPL ou de Ligotti), les écrase à sa guise sans une seconde pensée.

Si le style de Barron drawls, la narration fait de même. On avance et on recule dans le temps, on croise et on recroise les mêmes ; on est aux premières loges d'une difficile et toujours imparfaite remembrance. On ne comprend pas tout (et même parfois rien), puis ça s'éclaire quand de nouveau éléments arrivent, jamais complètement ceci dit. La construction tient en équilibre instable sans jamais s'écrouler, retombe sans cesse sur ses pattes quand tout espoir semblait perdu. C'est à la fois souvent impressionnant et souvent exaspérant, en succession rapide.

"Swift to Chase" est un très bel exercice d'écriture. C'est de l'horreur contemporaine à son meilleur, dans un style unique. Et ça vaut la peine d'aller au bout, pour le plaisir de l'écriture comme pour celui qu'on ressent lorsqu'on finit par comprendre, dans une conversation, où voulait en venir cet interlocuteur qui, suivant sa pensée, ne cessait, d'incises en incises, de s'interrompre. Mais on pourrait comprendre aussi un lecteur qui finirait par arrêter sa lecture, exaspéré par les chemins de traverse que prend sans cesse le récit.

Swift to Chase, Laird Barron

Commentaires