D'autres chants - Jacek Dukaj

D’autres chants est un roman écrit en 2003 par Jacek Dukaj (l’auteur du très original Old Axolotl ) . Le moins qu’on puisse dire de ce roman lauréat du Janusz A. Zajdel Award en 2003 est qu’il brille aussi par son originalité. Qu’on en juge ! Douze siècles après la chute de Rome, le monde est une sorte de mélange entre Renaissance en approche, Antiquité tardive, Royaumes des 1001 nuits et Terra incognita peuplée de monstres. Si ce n’était que ça, l’auteur livrerait déjà un background uchronique parfaitement dépaysant. Mais Dukaj ne s’arrête pas là. Son monde n’est pas gouverné par les lois de la physique telles que nous les connaissons, mais par les principes de la métaphysique aristotélicienne. Les corps y sont constitués des éléments classiques, tandis que toute chose sensible résulte de l’organisation de la Matière par la Forme. La Matière constitue le substrat potentiel d’un être ; la Forme organise cette Matière et fait qu’une chose est précisément ce qu’elle est. Ainsi, une stat...

Inintelligibilité


"Acceptance" porte à merveille son titre. Merci. Vous pouvez y aller. Ma chronique est terminée.
Tout le reste, dessous, c’est du spoiler. Impossible de faire autrement.


Tant pis pour toi, lecteur. Tu veux savoir, tu sauras.

"Acceptance", c’est l’histoire d’une acceptation. L’acceptation de ce qui est, l’acceptation de ne pas savoir, l’acceptation de ne pas comprendre. L’acceptation aussi de l’absurdité possible des choses. L’Univers est-il insensé ou sommes-nous seulement incapable de lui donner un sens ? Qu’importe, le résultat est le même.

Pourtant, ce volume conclusif répond à beaucoup de questions et lève le voile sur une grande partie des évènements qui précèdent l’apparition de la Zone X puis son développement, jusqu’à son expansion explosive.

Le lecteur y est le témoin de ces jours avant l’événement initial ; il apprend donc comment c’est arrivé, un peu. Comment est « impliqué » le gardien de phare. Pas pourquoi (Y a-t-il un pourquoi ? Bruno Etienne répétait toujours « la question du scientifique est Comment ; Pourquoi, c’est la question du prêtre ») ni quel est le sens ou la nature de ce qui se produit.

Il peut épier une partie des agissements suspects du mystérieux groupe S and SB - coterie qui dispose à l’évidence d'informations, de soutien officiel, et d'un agenda - dans ces moments critiques. Mais l’essentiel, le saut vers la totalité, est inaccessible à S and SB comme au lecteur.

Il est aussi convié à l’expédition non autorisée du précédent directeur (la psychologue d’Annihilation), et aux mois qui suivent son retour, ces mois fiévreux d’intrigues et de manipulations  qui conduisent à la douzième expédition. Si elle ne savait que partiellement ce qu’elle faisait, le directeur avait au moins un plan. Kind of…

Il marche sur les pas de Control et du Ghost Bird, revenus dans la Zone X, sauvant peut-être par là même provisoirement leur vie, et faisant, presque sans le vouloir, de nouvelles découvertes sur le fonctionnement du lieu, l’action du « terroir ». Allant aussi au bout de ce qui est leur chemin.

Chacun de ces protagonistes connait un peu de l’événement. Jamais le tout. Il faudrait pour cela la vision d’ensemble dont aucun ne dispose.  Qu’on se rappelle les Milliards de tapis de cheveux d’Eschbach. Sauf qu’ici le passage de témoin est moins évident, la narration n’est pas linéaire, passé et présent se succédent dans une succession d’échos. Quant à comprendre…

Et le lecteur, lui. Il est, de tous, celui qui sait le plus. Mais pas de narrateur omniscient pour l’aider. Il voit et entend les protagonistes, mais seulement ce qui leur est accessible. Il suit personnellement l’ancien directeur à qui l’ouvrage semble s’adresser, le passé auquel elle participa, impuissante, enfant, le passé plus tardif de son activité, de son obsession d’y être et de comprendre, puis d’agir, d’avoir un effet sur la Zone X.

Mais lui non plus ne se voit pas offrir de réponse. On quitte les Milliards de tapis de cheveux pour aller vers Stalker. Les personnages ne savent pas tout et ne comprennent guère, le lecteur est mieux loti, mais guère plus.

Physique ou métaphysique (le concept de S and SB, Séance and Science Brigade, est brillant tant il exprime l’impossibilité de caractériser), destruction ou transformation, volontaire ou accidentel, l’évènement résiste. Quel est le rôle joué par le gardien de phare ? Que veut et que peut S and SB ? Quels sont ses liens exacts avec Central ? Qui est la mystérieuse femme dans le phare ? Quels sont les rapports de force à l’intérieur de S and SB ? Qu’est exactement la Zone X ? Que fait la Zone X à la Terre ? Fait-elle ce qui est prévu (par qui ou quoi ? et pourquoi ?) ou dysfonctionne-t-elle ? And so on…

"Acceptance" c’est l’acceptation, dans une ambiance dérangeante, étrange, décalée hors de la normalité, d’une réalité d’où l’humanité est progressivement bannie au profit d’une « nature » plus « pure » et radicalement « autre » sans cesser d'être familière. C’est l’admission douloureuse de l’impossibilité de savoir, de comprendre. Personnages et lecteur sont dans la même barque ; le lecteur à un champ de vision plus large mais, même à lui, ce qui est au-delà de l’horizon est inaccessible. Tout est trop différent, éclaté. La somme d'explications contingentes ne forme pas une explication générale. Comme chez Lovecraft (ou Ligotti, l’heure s’y prête en France), l’Univers (qu’il soit ou non strictement matériel) est aveugle et idiot.

La fourmi voit-elle le pied qui l’écrase ? Le connait-elle ? Le comprend-elle ? Le pied lui-même voulait-il écraser la fourmi ? A-t-il eu conscience de le faire ? Savait-il même que la fourmi existait ?

Acceptance, Jeff Vandermeer

Commentaires

Camille a dit…
Merci pour la critique. Elle m'aide a formuler un sentiment général, et, je dois l'avouer, une très grande frustration sur cette conclusion...
Gromovar a dit…
Merci pour ce retour :)