Hérétique - Morrison - Adlard

1906. Interrogé sur les livres qui l’ont le plus influencé, Sigmund Freud citait La filiation de l’homme de Charles Darwin et De praestigiis daemonum du médecin hollandais Jean Wier. Ecrit en réponse au Malleus Maleficarum (le traité, utilisé par les bénédictins de l’Inquisition, qui codifiait la chasse aux sorcières) , De praestigiis daemonum affirme que les faits de « sorcellerie » sont le résultat d’un « dérèglement des humeurs » bien plus souvent qu’ils ne résultent d’un commerce avec le démon (dont Wier ne nie pas l’existence) , qu’il y a donc bien trop de « faux positifs » sur les bûchers de l’Inquisition. Hérétique , album one-shot de Morrison et Adlard, raconte la jeunesse de Jean Wier , dans le cadre d’une enquête qu’il mena auprès de son maître, le brillant et sulfureux Cornelius Agrippa . Anvers, 1529. Le très jeune Jean Wier (on grandissait vite à l’époque) arrive en ville pour commencer un apprentissage sous la tutelle de Cornelius Agrippa. Presque immédiatement, il e...

Un monde sans croix de bois


"Metropolis" est le premier tome d’une série uchronique de Serge Lehman qui en comptera quatre. Après la brillante Brigade chimérique et L’Homme truqué, Lehman revient encore une fois à ces mondes parallèles qu’il affectionne, et, pour les 100 ans du déclenchement de la Grande Guerre, il s’offre le luxe de raconter l’histoire d’un monde dans lequel celle-ci n’a pas eu lieu. La classe !

1935 à Metropolis, première ville née, entre Berlin et Paris, de la nouvelle Europe, l’Interland, qu’engendra la Réconciliation, union politique européenne devenue effective peu de temps avant 1914. Le lieutenant Gabriel Faune y est un membre éminent de la police. Il porte de surcroit le titre honorifique de « Premier citoyen de la ville » car il fut trouvé, bébé sans identité, près du chantier de la Réconciliation. Mais le lieutenant va mal. Il voit la ville changer sous ses yeux, prendre des formes anciennes que nul autre que lui ne peut voir. Hallucinations, perception incompréhensible d’une réalité parallèle, ou traumatisme lié aux évènements terribles de l’année précédente, c’est au Docteur Freud, l’analyste de Fauve de tenter de comprendre. Le lecteur, lui, devra se contenter d’attendre, mais il pressent qu’un bien grand Mal est à venir.

Car sous la Place de la Réconciliation, lieu emblématique de l’abandon de l’idée de guerre, se dissimulent de sombres et vieux secrets mis à jour par l’attentat aussi brutal qu’inexpliqué du 13 mai 34. Alors Metropolis est-elle une utopie concrète ? Le rêve réalisé d’une fraternité construite entre des peuples européens qui se déchirèrent des siècles durant ? Ou un projet politique comme un autre, avec tout ce que ça comporte de compromissions, de raison d’Etat, de mains sales ?
Et quels effets pourraient avoir les secrets enfouis s’ils venaient à être révélés ? Alors que presses allemandes et françaises grommellent et s'agitent, l’unité européenne péniblement acquise peut-elle être menacée ?

C’est pour cette raison que Briand et Streseman, les deux dirigeants du Directoire franco-allemand chargent Faune d’enquêter dans la diligence et la discrétion, réactivant même, urgence oblige, le commissaire déchu Lohman, l’homme qui devint fou après avoir arrête Peter Kurten, le diabolique vampire de Düsseldorf. Le lecteur plonge donc, à la suite de cet étrange équipage, dans le marigot des vieilles turpitudes, pour un voyage qui associe uchronie, enquête policière, mondes parallèles et utopie politique.

Comme dans ses œuvres précédentes, Lehman se fait le plaisir de brouiller réalité et imaginaire pour dérouter son lectorat, avant de lui révéler, lentement mais sûrement, les tenants et aboutissants d’une intrigue toujours plus complexe que ce que ses prémisses laissaient imaginer. Intellectuels, politiques, artistes, les grands hommes du temps sont convoqués par l’auteur dans les pages de "Metropolis" ; ce sont les vrais, les nôtres, même s’ils y jouent les rôles, uchroniques, que Lehman a écrit pour eux, montrant ainsi combien le voile est fragile qui sépare leur monde du nôtre, et comme il serait facile de le déchirer, replongeant par là même l’Europe dans l’horreur de notre XXème siècle. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui est en train d’arriver et que Faure serait seul à percevoir ?

Servi par un dessin froid et incisif, parfaitement adapté au contexte, devenant très dynamique chaque fois que l’action le nécessite, "Metropolis" est un album qui présage bien de la série à venir. On lui reprochera simplement la frustration qu’il engendre tant il promet de révélations et laisse, pour l’instant, d’angoissantes questions en suspens.

Metropolis, Lehman, De Caneva, Martinos

Commentaires

Xapur a dit…
J'ai longuement hésité à le prendre (mais je n'ai toujours pas fini la série "Masqué")... bon, next time !
Gromovar a dit…
Moi, c'est Masqué que je n'ai pas encore lu. Faut que je m'y mette.
Vert a dit…
Ca a l'air bien intéressant mais je crois que pour éviter la frustration, je vais attendre d'avoir plus d'un tome à me mettre sous la dent.
Gromovar a dit…
C'est peut-être raisonnable ;)
Escrocgriffe a dit…
Ton article m’a convaincu de le lire, je l’achèterai dès que j’aurai terminé ma PAL ;)