No time to waste : Docteur Fatalis - Brubaker

Un zeste de Diablo , un soupçon de Docteur Strange , un fumet de Ghost Rider , le tout nappé d'un invraisemblance rarement égalée. L'origin story de Docteur Fatalis par Brubaker n'est guère brillante. Voir un tzigane en roulotte développer des machines complexes qui nécessitent forcément des matériaux rares et chers ainsi que de l'appareillage de précision est profondément absurde. Cela empêche d'entrer dans une histoire qui impose une trop forte suspension d'incrédulité (et pourtant, je suis plutôt bien doté de ce côté-là) . Voir un personnage aussi irrémédiablement mauvais grandir sans jamais la moindre nuance, c'est peu excitant sur le plan dramatique. La messe est dite dès la première page et ce n'est pas le twist final inutile qui sauve l'ensemble de l'ennui. Docteur Fatalis, Brubaker, Raimondi

L'Evangile d'Azathoth


Comment se retrouve-t-on à lire "Divinations of the Deep", de Matt Cardin, en numérique qui plus est ? Mieux vaut que tu l’ignores, lecteur.

Ce petit ouvrage, à la couverture superbe, est un recueil de cinq nouvelles qui cherchent toutes à répondre à la question fondamentale : « Dieu peut-il vraiment être incréé ? ». La réponse de Cardin est négative. Il y a un chaos primordial d’où tout est issu. Si la Création est le fait de Dieu, Dieu lui-même n’est qu’une création, involontaire (?), d’un Infini premier. Les grecs ne disaient pas autre chose, les premiers êtres nommés, Gaïa par exemple, émergeant, on ne sait trop comment, du chaos. L’ordre ordonné du monde n’est qu’une illusion imposée par Dieu, ce marionnettiste qui agite le monde et les hommes comme des marionnettes, sans réaliser qu’il est lui-même partie d’une réalité plus vaste, à l'extérieur du théâtre.
Derrière le semblant d’ordre, il n’y a que désordre. Au cœur de la vie, on ne trouve que corruption. Le nihilisme de l’auteur est absolu.

Cinq nouvelles donc, formant un Evangile inédit (que les fans de Dan Brown diraient sans doute apocryphe, se trompant sur le sens du mot mais lui trouvant une sonorité délicieusement mystérieuse).

Les deux premières sont brillantes.
« An Aborrhence to all Flesh », et surtout « Notes of a mad Copyist », brillante et envoutante, décrivent la découverte par deux hommes très différents, un lettré contemporain et un copiste médiéval, de la réalité cachée au cœur du monde. Effroi de la révélation, séduction de celle-ci, élation, doute, peur, culte ancien ou vérité irrépressible qui veut se dire elle-même (cachée dans les interstices, où les yeux ne regardent pas d'habitude), le ton est lovecraftien dans le meilleur sens du terme, même si le thème fait de ce recueil du « Fantastique théologique ou biblique (?) ». Descriptions assez vagues pour permettre l’imagination, horreur puis séduction, sentiment de se tenir au bord d’un gouffre de connaissance qui aurait du rester dissimulé et compulsion à s’y abimer, inanité du monde, a fortiori des œuvres humaines, destruction de celui qui acquiert le savoir caché, Cardin a bien lu Lovecraft ou ils ont bu aux mêmes sources archétypales.

Les trois nouvelles suivantes sont intéressantes aussi, bien que plus conventionnelles, si le mot n’est pas absurde ici.
« The Basement Theatre » est la plus explicite. Elle n’amène rien que de l’attendu. Dire explicitement n’est pas critiquable, c’est juste dommage quand on a tenté par ailleurs d’être plus subtil. Elle se lit néanmoins sans peine.
« Judas of the Infinite » est la conclusion inévitable de l’ensemble. Dommage qu’elle soit aussi assez prévisible, mais son pessimisme est triomphant.
La plus faible imho est « If it had Eyes » dont je ne dirai rien sinon que c’est Turner meets Carpenter.

"Divinations of the Deep" est une lecture passionnante, rapide, résolument originale. Dans la lignée de Ligotti, Cardin innove dans le thème en retrouvant - car les archétypes sont ceux de l’espèce - des œuvres plus anciennes qu’il régénère en puisant dans une connaissance biblique impressionnante.

Divinations of the Deep, Matt Cardin

Lecture participant au Challenge JLNN


Commentaires

Un de mes professeur avait cette expression fameuse pour parler du chaos primordial des grecs : une béance. Le terme est plaisant, n'est-ce pas ?
Lune a dit…
Bonne année à toi !
Je te rappelle que dans le cadre du JLNN, comme tu as publié ta première chronique, tu as droit à une nouvelle numérique gratuite chez ActuSF (modalités : http://unpapillondanslalune.blogspot.fr/2012/12/jlnn-editions-actusf-faites-un-souhait.html). Communique moi ton choix par mail : unpapillondanslalune@gmail.com