Bifrost 121 : entre dossier Walton et nouvelle de Nayler

Dans le Bifrost numéro 121, on trouve un copieux dossier Jo Walton ( dont je rappelle qu'elle a eu le Prix Planète-SF en 2017 pour Mes Vrais Enfants )  sous une couverture de Florence Magnin. Le numéro s’ouvre sur l’édito du boss qui rappelle à tous quel est l’âge canonique (trente ans) du Bélial et, de facto, de la revue Bifrost. Un édito en forme de bilan (d’étape) et de mise en lumière des (pas si subtils) changements qui ont affecté le monde de l’édition entre alors et maintenant. Suivent quatre nouvelles puis toutes les rubriques habituelles, critiques des nouveautés, scientifiction, and so on. On y trouve même les lauréats du Prix des lecteurs Bifrost 2025 : en catégorie francophone Résonances , de Mina Jacobson, et en traduction Joe 33 % , de Suzanne Palmer. Bravo à eux deux et au traducteur Pierre-Paul Durastanti qui s’est chargé du Palmer. Quatre nouvelles donc. D’abord, Contraction d’Iris de Peter Watts, un texte très wattsien qui met en scène, dans un futur p...

Le dormeur du val agonise les tripes à l'air


On sait (ou pas) que la guerre de 14-18, la Grande Guerre, me fascine comme la mangouste fascine le serpent. On en aura quelques preuves ici, , ou . Retour donc dans l’enfer de la plus grande conflagration mondiale de l’Histoire avec cet "Ambulance 13" dont le premier diptyque est paru, en attendant le suivant qui aura apparemment l’enfer de Verdun pour cadre.
Maintes fois traitée sur tous les supports possibles, la Grande Guerre est abordée ici sous un angle neuf et rare, à travers l’expérience de ce qu’on appelait alors une « ambulance », c’est à dire une sorte d’hôpital militaire qui suit une armée pour recueillir et soigner, autant que faire se peut (et souvent il pouvait peu), les malades et les blessés. Composées de militaires (médecins, tous officiers, et brancardiers Poilus, souvent assistés de religieuses), placées à l’arrière des premières lignes mais rarement en sécurité, les ambulances (dès les premiers mois de guerre passés) manquaient de tout, et travaillaient dans des conditions de danger, de pénurie, et d’urgence atroce. Elles étaient de plus, et comme le furent peu ou prou toutes les unités, soumises à des décisions tactiques souvent absurdes ou contradictoires, et fracturées par des divisions de classe qui surpassèrent rapidement l’unité nationale, le seul sentiment d’unité qui subsistera au combat étant la fraternité d’armes unissant ceux qui ont partagé la boue et la peur.
Dans "Ambulance 13", le lecteur suit la guerre de Louis-Charles Bouteloup, jeune médecin militaire humaniste et féru d’idées nouvelles. Fils d’un médecin général, homme dur et brutal par ailleurs député, Louis-Charles, contrairement à son père Emile, n’a ni les préjugés ni, surtout, la morgue de sa classe, ce qui fait de ces deux hommes des avatars courants de la bourgeoisie au début du XXème siècle. Alors qu’Emile lutte dans les eaux de la politique pour faire avancer sa position sociale et ses idées sur la guerre et le reste, Louis-Charles le fait sur le front pour survivre (d’abord) et sauver le plus de vies ou de membres possibles dans un service chirurgical où, faute de temps et de matériel, on trie les blessés à soigner et ceux à laisser mourir. Il y découvre, loin des discours enflammés des amoureux romantiques de la guerre, de la propagande qui décrit les hauts faits quotidiens des troupes et la bestialité de l’ennemi, et d’un arrière qui finalement ne vit pas si mal malgré la guerre et d’autant mieux qu’on s’élève dans l’échelle sociale, la réalité sordide d’un affrontement qui est tout sauf romantique. Il découvre que la mort à la guerre n’est pas jolie à voir, qu’on y meurt déchiqueté par les balles ou éparpillé aux quatre vents par les obus et rarement le sabre au clair et le sourire aux lèvres, qu’on passe le plus gros de son temps à y attendre dans le froid, la crasse, l’inquiétude voire la folie, avant de se lancer à l’assaut hors de la tranchée pour mourir sous les balles des mitrailleuses sans même arriver à vue de l’adversaire, qu’on y est souvent commandé par des officiers de réserve largement incompétents ou des officiers d’active hautains comme des aristocrates (même si tous, loin s’en faut, ne sont pas des ordures, quand ils le sont, la discipline militaire et l’état de guerre leur donnent un pouvoir de nuisance absolu dont seule la mort au combat peut délivrer leurs hommes). Il y découvre aussi le mécontentement des Poilus, le sentiment montant d’inégalité face au sacrifice, l’inquiétude et le ressentiment mêlés envers l’ « arrière ». Il y trouve enfin des preuves tangibles montrant que les Allemands peuvent être honorables et humains, et qu’ils sont victimes de leur gouvernement comme les Français le sont du leur. Confronté à l'horreur mais aussi a des actes quotidiens de courage, de sacrifice, et de dépassement de soi, Louis-Charles tente de rester humain dans un monde qui ne l'est plus.
On pourra me reprocher de parcourir encore une fois la même tranchée, mais qu’importe. "Ambulance 13" est doté d’un scénario solide qui développe tous les aspects humains de la Grande Guerre, il est joliment dessiné et colorisé d’une façon réaliste qui parlera aux historiens, il rappelle les classiques de Tardi par son message, j’ai donc pris beaucoup de plaisir à lire les deux volumes de ce diptyque.
Ambulance 13, Cothias, Ordas, Mounier

Commentaires

Guillaume44 a dit…
J'apprécie les bonnes BD sur la Grande Guerre. J'y jetterai un coup d'oeil.
Gromovar a dit…
Tu devrais aimer alors.
Verti a dit…
"Confronté à l'horreur mais aussi a des actes quotidiens de courage, de sacrifice, et de dépassement de soi, Louis-Charles tente de rester humain dans un monde qui ne l'est plus."

C'est joliment dit.Encore une série que je vais devoir acheter. Après druides et ténébres, ça commence à faire cher...
Gromovar a dit…
Je ne voudrais pas te pousser à la ruine ;-)
Verti a dit…
Oui, surtout que lorsqu'il faut les faire venir jusqu'à Shanghai, ça coûte plus cher:)
Gromovar a dit…
OUla; tu fais quoi si loin ?