Falstaff - Boisserie - Goho - Merlet - Rouger

Henri IV, dit Henri de Bolingbroke , fut roi d’Angleterre de 1399 à 1413. Il monta sur le trône après l’éviction de Richard II, consécutive à une rébellion dont le jeune Henri avait pris la tête et qui comptait dans ses rangs une partie des plus grands seigneurs d’Angleterre. Capture du roi, interprétation créative de l’ordre de succession, Henri est couronné à Westminster en 1399. Mal arrivé sur le trône, Henri devra lutter durant tout son règne contre des rébellions successives qui rallieront même ses alliés originels. Il mourra le 20 mars 1413 après plusieurs années de troubles de santé. Son fils aîné lui succédera sous le nom d’Henri V. Ce dernier relancera la guerre de Cent Ans. De cette histoire pleine de bruit et de fureur, Shakespeare tira une pièce en deux parties, Henri IV , puis Henri V , deux pièces historiques. Il y inséra, du moins dans la première, le personnage de Falstaff (pardon, sir John Falstaff) , un protagoniste fictif d’une irrésistible truculence, un bouffon gr...

Détour


A notre époque où il est de regrettable coutume de regarder le passé avec les lunettes du présent, la lecture de "Journal d'un négrier" est intellectuellement salutaire. Il y a peu, Balandier conseillait impérativement la pratique du "détour anthropologique" à tout pratiquant de sciences sociales. La plupart s'y sont mis pour ce qui est du détour géographique en l'oubliant quand il s'agit du détour historique. Et l'honnête homme contemporain, prompt à excommunier et se repentir par procuration, le pratique encore moins. Ce "Journal", récemment republié, est une façon efficace de s'y mettre.
Composé de trois parties distinctes, "Le journal" est un récit rédigé et publié au XVIIIè siècle par le capitaine William Snelgrave, capitaine d'un vaisseau négrier.
A titre de prolégomènes je dirai que l'esclavage est bien sûr une pratique haïssable dont l'Occident a bien fait de se départir. Ceci posé, la lecture du journal est passionnante, et pour plusieurs raisons.
Commençons par le trivial ; c'est un beau récit d'aventure. La recension des guerres du roi du Dahomé, de la vie de sa cour, des diverses mutineries et capture par des pirates qu'a subi Snelgrave, sont passionnantes à lire.
Ensuite l'auteur pose un regard d'analyste fin sur les sociétés africaines avec lesquelles il entre en contact (de ce point de vue son mode narratif ressemble beaucoup à celui de Tocqueville chez qui l'ouvrage a été retrouvé, une source d'inspiration ?). Il soumet son texte à la critique puisqu'il cite régulièrement les noms des personnes qui ont assisté avec lui à ce qu'il narre et auprès de qui une confirmation serait possible. Il parvient souvent, mais pas toujours, à préserver la neutralité axiologique en jugeant le moins possible les pratiques dont il est témoin et en invoquant fréquemment la différence des mœurs. Il arrive aussi à dire qu'il ne sait pas et ne peut valider une rumeur sur tel ou tel aspect de la vie sociale des peuples avec qui il n'est pas directement en contact. Pour le béotien français (c'est à dire tout le monde sauf les spécialistes de l'époque) la description détaillée des us politiques et militaires de l'Afrique de l'Ouest est une découverte.
Enfin il illustre de manière parfaite la schizophrénie d'une société européenne dans laquelle le débat sur la légitimité de l'esclavage ne s'était jamais éteint depuis de Las Casas, malgré la persistance de sa pratique concrète. Dans de nombreux passages d'une candeur parfaite Snelgrave montre qu'il est plutôt un brave homme (il intervient notamment plusieurs fois pour sauver des autochtones d'une mort certaine), ce qui ne l’empêche pas de considérer qu'il fait un commerce légitime de "marchandises". Il ne dénie jamais aux esclaves la qualité d'être humain et son texte est singulièrement dépourvu de connotations racistes. Il considère que, dans la mesure où il ne fait qu'acheter des esclaves à des potentats locaux qui les possèdent antérieurement, il n'est porteur d'aucune responsabilité conjointe (ce dialogue est caractéristique : "ils dirent que j'étais un grand coquin de les acheter, pour les transporter hors de leur pays...je répliquai qu'ils avaient déjà perdu leur liberté avant que je les achetasse ; qu'ils en avaient été privés en punition de leurs crimes, ou par le malheur qu'ils avaient eu d'être pris à la guerre, suivant la coutume de leur pays"). Il parvient même à considérer qu'il leur rend service, car les prisonniers de guerre réduits en esclavage étaient exécutés s'ils ne trouvaient pas preneurs.
William Snelgrave n'est donc pas une bête bavante. Il n'est pas le mal incarné. Il est un homme d'une époque racialiste où l'esclavage se pratiquait.
Journal d'un négrier au XVIIIème siècle, William Snelgrave

Commentaires

Anonyme a dit…
Intéressant. Et tout à fait d'accord, bien sûr, sur la nécessité de ce "détour". Et c'est particulièrement flagrant en ce qui concerne l'esclavage : ces dernières années, au nom de la "repentance" d'autant plus hypocrite qu'elle ne coûte rien et d'autres bêtises du genre, on a dit énormément de bêtises là-dessus...
CéCédille a dit…
Merci pour cette excellente analyse d'un livre en effet passionnant. Mais lorsque notre Capitaine rappelle, à bon escient, la maxime de "ne faire aux autres que ce que chacun voudrait qu'il lui fut fait" (p.86), il devrait logiquement condamner l'esclavage, dès lors qu'il accepte que "l'autre" peut être un esclave, comme il le démontre à plusieurs reprises par des actes personnels de bienveillance. "La conscience est une bonne fille avec laquelle on finit toujours par s'arranger" disait Gide. Le Capitaine Snellgrave est d'abord un employé au service de ses commanditaires négriers. Pour un position plus courageuse, de la part du fils d'un armateur négrier bordelais, (mais c'est un demi-siècle plus tard) voir celle de Laffon de Ladebat : ici
Gromovar a dit…
Merci.

Je note la référence et j'y vais voir.