lundi 29 mai 2017

Harlem Hellfighters - Brooks, White - Trahis par les leurs


1917. Jusque-là isolationnistes, les USA décident de s'impliquer dans la Grande Guerre, en Europe ; la guerre sous-marine totale, un quasi-blocus déclenché par l'Allemagne, les faisaient basculer pour longtemps dans l'interventionnisme. L'opinion publique y avait été préparée depuis deux ans et le torpillage du paquebot Lusitania. Dans son adresse au Congrès, le président Wilson vendit l'implication des USA comme la poursuite d'une juste cause, presque une croisade : « Faire du monde un endroit sûr pour la démocratie ». Déjà ! La posture messianique n'a jamais vraiment cessé depuis.

A New-York le 15ème régiment de la Garde Nationale est constitué exclusivement de « négros », « d’hommes de couleur ». Peu importe qu'ils soient américains ou non, éduqués ou non, métis ou non, la couleur foncée de leur peau les désigne au racialisme américain comme fondamentalement différents. Tous volontaires, chacun engagé pour une raison qui lui est propre, les hommes du 15ème veulent prendre part à la guerre européenne. Ils devront presque se battre pour en avoir le droit.

Moins bien payés que leurs homologues blancs, moins bien équipés (jusqu'à être si dépourvus d'armes qu'ils doivent faire des faux pour obtenir des fusils de leur gouvernement), souvent privés même d'uniformes, les soldats noirs – dont des officiers – expérimentent le différentialisme d'un Etat fédéral qui avait aboli l'esclavage mais échoué dans la Reconstruction jusqu'à permettre la Rédemption. L'administration n'a pas confiance en eux, les troupes noires sont brimées et attaquées lorsqu'elles s’entraînent dans les Etats du Sud, jusqu'à l'émeute de Houston. Après ce drame, la politique officielle pour les troupes noires est de ne jamais répondre, pour ne pas mourir.

Finalement envoyé en France – non sans avoir été privé de la parade de départ des troupes – le 15ème (qui deviendra en 1918 le 369ème régiment d'infanterie) est d'abord cantonné à des tâches de manutention. Chez eux, on ne leur fait pas confiance pour combattre, on ne voudrait surtout pas qu'ils prennent de l'assurance ou servent de modèle pour les noirs restés à la maison. On alerte même les autorités françaises sur leur « infériorité » et leur « dangerosité sexuelle ». Ce n'est que le besoin irrépressible de troupes fraîches pour des belligérants exsangues qui leur vaudra d'être versés dans l'armée française et envoyés en première ligne. Là où ils voulaient aller.


Ils y combattront avec courage et honneur. 1500 d'entre eux tombèrent au combat. Les Allemands leur donneront le surnom de Hellfighters. Le célèbre journaliste Irvin S. Cobb écrivit : « If ever proof were needed, which it is not, that the colour of a man’s skin has nothing to do with the colour of his soul these twain then and there offered it in abundance ». Henry Johnson sera le premier Américain à obtenir la Croix de Guerre et son régiment le premier à passer le Rhin en 1918. L'unité entière sera ensuite décorée de la Croix de Guerre pour sa bravoure.  Mais les autorités US empêcheront le 369ème de défiler pour la victoire sur les Champs-Elysées. Ce n'est qu'à leur retour aux USA qu'il eurent droit à une parade sous la pression de quelques officiers supérieurs. Ceci dit, les noirs étaient encore bien loin de l'égalité.
Note : Henry Johnson fut finalement décoré à titre posthume aux USA, 80 ans plus tard, par Bill Clinton puis par Barak Obama.


"The Harlem Hellfighters" est une de ces œuvres qu'il faut lire pour l'Histoire, pas pour l'histoire. Max Brooks fait œuvre utile en narrant une histoire peu connue et en en montrant toute l’ambiguïté. Mais son récit n'est pas sans défaut.

Il montre le racisme viscéral de bien des blancs américains. Il montre l'agressivité incroyable, s'agissant de compagnons d'armes, des soldats blancs US à l'égard de leurs homologues noirs. Il montre l'hypocrisie du gouvernement fédéral et de l'état-major qui laissent exister cette unité mais souhaitent son échec, ou au moins son invisibilité. Il montre le contraste, attesté, entre le globalement bon accueil réservé au 15ème par les soldats français, et le traitement que leur propre armée leur réserva. Ces volontaires vrais étaient méprisés voire haïs par leurs compatriotes blancs quand les volontaires souvent désignés de la « coloniale » française étaient traités comme des soldats et des compagnons d'armes par la plupart des biffins.

Tout cela, il faut le lire, il faut le connaître. D'autant que quelques planches sont intéressantes dans leur crudité : le premier contact avec la guerre dans un hôpital militaire plein de mutilés, la mort instantanée donnée par un tireur ennemi lors de l'arrivée dans les tranchées, la destruction totale du corps d'un homme par un obus. L'horreur de la guerre trouve ici quelques expression inédites.

Néanmoins tout n'est pas parfait, loin de là – et pourtant il faut lire quand même, pour l'Histoire.

Brooks n'arrive pas à créer des personnages vraiment attachants, il n'y met pas assez de temps ; d'autant que les visages sont souvent si semblables qu'on ne sait pas toujours qui est qui, et que le noir et blanc empêche parfois même, lors des réunions entre officiers par exemple, de savoir qui est blanc ou noir ce qui aiderait à mieux comprendre certaines discussions. Brooks aborde aussi trop de sujets qu'il ne fait alors que survoler et qui seront incompréhensibles pour certains lecteurs : le film Birth of a Nation, les débuts de l'islam noir US, le statut d'infériorité des noirs du Sud, la présence de James Reese Europe, etc.
Sous quelque angle qu'on regarde, Brooks veut trop dire, jusqu'à une dénonciation de la guerre en soi, mais, ce faisant, il dit tout de manière imparfaite, à une exception près : les brimades que leur propre gouvernement fit subir au régiment sont, elles, parfaitement détaillées et explicites. Parfaitement écœurantes aussi.

The Harlem Hellfighters, Brooks, White

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