mardi 1 novembre 2016

Utopiales 2016 : Interview de Christophe Bec


Christophe Bec est incontestablement, et de loin, l’un de mes auteurs de BD favoris, l’un de ceux, aussi, que j’ai le plus lu.
Que serait ma bibliothèque sans les Sarah, les Pandemonium, les Sanctuaire, les Deepwater Prison, et j’en passe… (si je linkais tout, ça finirait par faire litanie). Et surtout, que serait ma bibliothèque sans les Prométhée ?

C’est donc avec un immense plaisir que j’ai sauté sur l’occasion d’une (courte) interview aux Utopiales. On n’a pas si souvent la possibilité de parler à quelqu’un dont on suit sans faillir la production.
Christophe Bec, scénariste et dessinateur, s’est fait une spécialité du fantastique et de la SF, il est donc parfaitement à sa place sur ce blog ; et comme ce n’est pas un blog spécialisé BD, nous allons lui poser des questions de débutant afin d’en savoir plus long sur son métier et sa manière de le faire.

Bonjour Christophe et merci pour ton temps. Pour commencer, peux-tu nous dire comment tu as décidé de devenir auteur de BD ?

Pour moi c’est venu tôt, à l’âge de onze ans à peu près. J’avais contracté une rougeole qui m’a cloué au lit quinze jours chez mes grands-parents (remercions ici le virus qui a eu cette bonne idée, ndlr). Or, j’étais un garçon très actif, qui faisait beaucoup de sport, et donc rester cloué au lit quinze jours, ça ressemblait un peu à l’enfer. Par chance, je dormais dans la chambre de mon oncle ; à un moment je trouve la force de me lever, j’ouvre l’étagère, et je trouve une pile d’Astérix, il y avait quasiment toute la collection. J’ai lu les Astérix, ça m’a sauvé ces quinze jours, parce que, du coup, je voyageais avec Astérix, Obélix, Idéfix, et je me suis dit qu’il était génial qu’un livre puisse avoir cet effet, faire voyager, et ça m’a donné envie d’en écrire. Après, j’ai découvert (par la suite) que j’avais déjà fait quelques BD avant ça (il y a donc une partie légendaire dans l'épisode cité), puis c’est vers treize, quatorze ans que j’ai commencé à vraiment dessiner énormément.

Tu as une vraie spécialité SF et fantastique. Pourquoi ce choix ? D’où vient ce goût ?

Ca me vient d’une frustration. J’ai été attiré très tôt par le cinéma fantastique, or on vivait à la campagne avec mes parents et il n’y avait pas du tout d’accès au fantastique à la télévision, pas d’accès non plus à des VHS, et, du coup, j’ai cultivé une vraie frustration pendant cinq, six ans, concernant les films fantastiques. Alors, quand j’ai été étudiant, notamment aux Beaux-Arts à Angoulême, j’en voyais deux, trois par jour. J’étais complètement imprégné de ça, ça m’a forcément marqué. Après, pourquoi ai-je une attirance pour ce genre là en particulier ? Je ne sais pas du tout.


Tu es à la fois scénariste et dessinateur, suivant les moments. Peux-tu nous expliquer comment se passe la rencontre entre un scénariste et un dessinateur ? Et comment se passe leur relation ? Ressemble-t-elle à celle qu’il y a entre un scénariste et un réalisateur par exemple ?

Il y deux questions là, sur la rencontre et sur la collaboration. Pour la rencontre, tous les cas de figure existent : le scénariste va chercher le dessinateur, ou l’inverse, ou l’éditeur qui met les deux en relation. Pour ce qui est de la collaboration, c’est vraiment différent du cinéma, ça n’a rien à voir. Et là aussi, il y a plein de types de relations, selon que c’est un dessinateur en qui on a totalement confiance ou pas, selon que c’est un dessinateur qui aime que les choses soient très carrées au niveau du scénario ou qui veut beaucoup de liberté...
La bonne recette quand on est scénariste, c’est de savoir s’adapter au dessinateur. Moi, ayant commencé comme dessinateur, je sais un peu ce qu’un scénariste ne doit pas dire à un dessinateur (rires). C’est un peu mon avantage. J’ai eu quelques collaborations qui se sont pas très bien passées quand j’étais scénariste, mais vraiment très peu. Généralement j’essaie de m’adapter au dessinateur.

Tu es engagé dans une longue et prolifique collaboration avec Stefano Rafaele. Peux-tu nous dire quelques mots sur votre manière de travailler ensemble ?

Avec Stefano on s’est rencontré par l’intermédiaire des Humanoïdes Associés. J’avais lu et aimé sa série Fragile, j’avais écrit le scénario de Pandemonium, et les Humanos m’ont proposé Stefano pour le réaliser. Ce qui est étonnant c’est qu’avec Stefano on s’est trouvés ; quand j’ai une image en tête, je sais qu’il va la faire. Donc, on s’est trouvés tout de suite et on a fait plus de vingt albums ensemble. Il aime bien avoir des indications très précises, je les lui donne, et il n’y a ensuite quasiment jamais rien à redire sur ce qu’il présente parce que, vraiment, on a une très forte entente. Ca a été vrai dès les premières pages qu’on a réalisées ensemble. C’est une alchimie un peu inexplicable. Ceci dit, on a un peu la même culture, on a vu des films en commun, on a lu les mêmes choses, alors...


Dans ton œuvre, on part souvent pour les fonds marins. Est-ce un goût particulier ?

C’est pas que je sois spécialement attiré par la mer ou les fonds marins. Je fais de la BD d’aventure, avec du fantastique ou du non résolu. Et la planète, on connaît. En revanche, les océans, on n'en connaît que 5%. Donc il reste 95% inexplorés. Voila pourquoi. Et de là, pourquoi je fais de la SF, parce qu’il y a les autres planètes, inconnues, à explorer aussi. Sur la Terre aujourd’hui, on ne peut plus faire de l’aventure comme dans Bob Morane, ou aller sur une île avec un volcan et c’est une aventure extraordinaire. Non. Aujourd’hui il y a les photos aériennes, on peut y aller en vacances, donc...
Alors j’essaie de chercher des territoires inexplorés, vierges, qui sont propices à l’aventure et au mystère.


Parlant de mystère, il y a celui de Prométhée, de la dissimulation, du complot. Comment se lance-t-on dans un projet pareil ? (Prométhée aujourd’hui c’est treize tomes, et un second cycle à venir, un must-have pour amateurs de X-Files et de mythologie). Comment décide-t-on qu’on va faire au moins douze tomes ?

Alors, on le décide mais on ne le dit pas à l’éditeur sinon il ne signe jamais (rires). On lui dit « ça va faire trois ou quatre » mais on a ce plan que si ça marche on fera une série fleuve. Ca fonctionne comme ça. J’ai vendu quatre albums. J’avais deux plans de scénario, un court et un beaucoup plus long. Ca n’a pas marché tout de suite d’ailleurs, ça a marché à partir du tome 2 ou 3. Et là, j’ai dit à l’éditeur que j’avais l’idée d’une série très longue et il m’a dit « on y va, le nombre albums que tu veux, vu que ça démarre bien ». Et on est partis, les lecteurs ont suivi, et on part maintenant sur un second cycle.


A quoi peut-on s'attendre dans ce second cycle (dont le premier tome sort le 2 novembre 2016, oui c'est demain) ?

Ca sera assez différent du premier. J’ai essayé d’écrire quelque chose de différent, de ne pas me répéter. Sans doute quelque chose d’un peu plus complexe, tortueux, plus ambitieux aussi je pense. Après, le concept est un peu plus « classique », moins percutant que le premier dans lequel il y avait cette répétition des événements catastrophiques tous les jours à la même heure. Mais là, il y a de nouveaux enjeux et j’espère que les lecteurs accrocheront.
C’est à la fois la suite et pas la suite. C’est plein de choses. Une partie de l’histoire (peut-être un quart) est la suite directe de Prométhée, avec les survivants de l’apocalypse, mais j’exploite aussi des choses que je n'avais pas poussées à fond dans le premier cycle, plus des nouveautés.


Tu travailles sur beaucoup de séries en simultané. Comment cela se gère-t-il ?

Le secret c’est l’organisation. J’essaie d’écrire album par album, de ne pas écrire quatre choses en même temps. Ceci dit, parfois ça se présente. Par exemple, en ce moment, je suis sur trois projets qui se chevauchent, mais en général j’essaie d’éviter. Je me donne un mois, un mois et demi, pour travailler sur un seul album, être totalement concentré. Ce qui n’empêche pas de noter des idées qui viennent, pour plus tard.
Et quand je dois créer une nouvelle série ou écrire un album un peu compliqué, il m’arrive de prendre des pauses, de ne rien écrire pendant quinze jours, aller au cinéma, sortir, pour laisser venir les choses. J’essaie de me réserver trois ou quatre plages comme ça par an pour me ressourcer un peu. Sinon, on est toujours en apnée et les idées ne viennent plus.

Tu es en ce moment sur la série pulp de Glénat (Flesh and Bones). Est-ce une détente pour toi ?

Oui, c’est un super terrain de jeu. C’est ce que j’aime, les films fantastiques, les films d’horreur. Flesh and Bones permet de faire des choses qu’on ne peut pas faire d’habitude en BD. Dans le genre, j’ai fait Pandemonium par exemple. Je suis l’un des rares auteurs à pouvoir faire de l’horreur, mais habituellement les éditeurs sont vraiment frileux sur ce genre. Là, il s’agit d’une collection spécialement dédiée à ça. En NB, sur 120 pages, c’est un super terrain de jeu. J’en ai sorti trois, j’en ai encore trois ou quatre écrits à paraître. C’est très amusant à faire, j’adore ça. J’ai fait Bikini Atoll 2, la suite du 1, un slasher avec suite, comme au cinéma.


Concernant Ténèbres, des nouvelles ;-) ?

Le dessinateur, qui ne peut avancer vite vu la quantité énorme de travail qu’il y a sur ses planches, est sur le cinquième et dernier tome, environ à la moitié. Donc ça devrait arriver, le plus tôt possible (rires). Je n’ai pas de date précise mais il avance régulièrement.


Qu’est ce qui distingue tes deux séries récentes de SF spatiales, Siberia 56 et Eternum ?

Siberia 56, c’est une sorte de slasher encore puisque les personnages meurent les uns après les autres.
Eternum est plus ambitieux. On voulait rendre hommage au cinéma SF des années 80, les films comme Outland, Alien, Lifeforce, etc., et le tome 3 va dévier vers une SF plus contemporaine comme le Sunshine de Danny Boyle par exemple. En terme de final, ça sera un peu plus ambitieux que ce qu’étaient ces films de SF des 80’s. Ici, il y aura une ouverture un peu plus philosophique.


En BD, il arrive que des séries restent en standby pendant des années. Le ou les albums à paraître sont-ils déjà écrits, et si non comment se remet-on, des années après, dans l’ambiance créative du début ?

Ca m’est arrivé deux, trois fois à cause de problèmes éditoriaux, ou de changement d’éditeur. Dans deux cas c’était déjà écrit donc pas un souci.
Précisément pour Sarah, c’était une série prévue en cinq tomes chez Dupuis. Quand les Humanos ont repris la série, on en était au tome 2, et ils m’ont demandé de finir en trois tomes. Donc là, j’ai dû changer mes plans et c’était un peu compliqué, oui. On doit réadapter le scénario, on doit changer la fin, c’est compliqué. Mais je voulais finir cette série, donc j'ai saisi l'opportunité. Et ça fait partie du métier de scénariste de savoir s’adapter aux contraintes éditoriales. De toute façon, le métier de scénariste en BD c’est surtout ça aujourd’hui. Ne serait-ce que le 46 pages, c’est un format très contraignant pour un scénariste. Très contraignant. Il faut faire avec la contrainte.

Merci, Christophe, pour ton temps. Et au plaisir de te relire sous très peu.

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