vendredi 5 août 2016

Avec joie et docilité - Johanna Sinisalo - Janus


"Avec joie et docilité" est un roman dystopique de la finlandaise Johanna Sinisalo, récemment publié en VF par Actes Sud.

Aujourd’hui, mais pas maintenant. Départ pour une Finlande alternative dont le régime politique se désigne lui-même comme eusistocratie : la recherche du bien-être par les bonnes pratiques. Santé et stabilité sont les objectifs, sous l’œil aimant (!) autant qu’intrusif d’un Etat qui traite ses citoyens (mais en méritent-ils le nom ?) comme des enfants qu’on doit préserver de tout risque et satisfaire efficacement pour éviter qu’ils ne dysfonctionnent (Tocqueville nous voilà).

Ainsi, en Finlande eusistocratique, sont interdites toutes les substances addictives telles qu’alcool, tabac, et même caféine (ne parlons même pas des drogues). L’alimentation doit être healthy, la bonne forme physique un plus (même si ce n’est que sous-entendu). Le physique sous contrôle, reste le psychique. De ce point de vue, la stabilité repose sur deux facteurs.

D’abord, le bannissement complet de toute ces distractions électroniques venant des démocraties « dégénérées » (l’adjectif, d’origine nazie, n’est pas anodin) aussi dangereuse pour l’esprit que les toxiques le sont pour le corps. Pas de télévision par satellite, pas d’internet, pas de téléphone mobile, etc. Il n’y a que la Finlande qui parle en Finlande, et les citoyens n’ont aucun moyen de communication horizontale autre que l’antique téléphone filaire.

Ensuite, le psychique est traité par la satisfaction sexuelle. Comme dans cet article 148 du code d’Hammurabi qui stipule qu’un homme peut prendre une seconde épouse si la première est malade, l’Etat eusistocratique suppose que les hommes doivent être satisfaits sexuellement pour être heureux et stables. Or, tant de femmes se refusent ! Il fallait donc intervenir. Pour cela, sur quelques générations, un mix habile (et semble-t-il néanmoins un peu rapide) de stérilisations forcées, de croisements sélectifs, d’endoctrinement, et de supplémentations endocriniennes, a abouti à créer quatre genres (je rappelle à l'aimable assistance que si le genre est social, le sexe est biologique, donc il faut arrêter de mettre du genre à toutes les sauces pour faire cool. Ici, le mot fait sens). Coté femme : les Eloïs sont blondes, belles, soumises, désireuses de plaire, et ont l’esprit farci de toute les traits les plus aboutis de la féminité sociale archétypique, les Morlocks, elles, sont le contraire, rarement blondes, indépendantes, intelligentes, et, de ce fait, interdites de reproduction. Coté homme : les Virilos, virils, protecteurs, dominateurs, et sexuellement très actifs contrastent avec les Infras à la masculinité peu affirmée.

L’ensemble du dispositif, qui culmine dans la reproduction exclusive des Virilos avec des Eloïs, doit aboutir à stabiliser une double population de dominant/dominés stable au point de l’ataraxie. On est chez les Stepford Wives en mode prémium.

Problème : quelques morlocks continuent à naitre, qui sont placées dans des institutions de travail, et surtout existe au moins une Vanna (l’héroïne du roman) aux traits d’éloï mais à l’esprit de morlock. C’est l’histoire de sa dissimulation que raconte le roman, mais aussi l’histoire de sa quête de sa sœur perdue Manna (une vraie éloï, elle) qu’elle pense avoir été assassinée par son mari, l’histoire de son addiction au piment, de sa « résistance » modeste, et de sa fuite imprévue vers la liberté.

"Avec joie et docilité", c’est « deux romans » sous une couverture.

Le « premier » est un manifeste féministe dans le cadre d’une dystopie. Fort bien écrit, le roman alterne récit de Vanna à la première personne, souvenirs, lettres virtuelles à sa sœur, articles scientifiques, etc. Le tout fait vivre de manière très efficace une société totalitaire fondée sur le contrôle omniprésent des conduites à risque et la domination masculine absolue. Souvent ironique, le roman est léger à lire sans oublier de remettre explicitement en lumière des inégalité ou des politiques du monde réel oubliées aujourd’hui (en Occident). Le statut de minorité juridique des femmes n’a vraiment été supprimé dans ses derniers aspects en France qu’en 1965 (et même après si on considère la parentalité), la dépossession non seulement de capacité d’exercice mais aussi par extension de capacité de jouissance existait peu ou prou dans le code Napoléon, l’éducation des filles est restée longtemps centrée sur le domestique, le très étrange Galton prônait un eugénisme sélectif, les stérilisations forcées ont été pratiquées dans tant de pays qu’on ne va pas les lister ici, la mise sous contrôle des « femmes dangereuses » se pratiquait encore en Irlande il y a une cinquantaine d’années dans les Magdalene asylum de sinistre mémoire. Et le roman n'oublie pas les violences domestiques discrètes que subissent les femmes, là-bas comme ici.

Cette histoire d’une domination qui serait allée au terme de son projet est portée tant par le récit de Vanna que par les divers articles scientifiques du livre. De l’autre côté, sa conversation posthume avec sa sœur et la résurgence de leurs souvenirs d’enfance mettent en lumière l’amputation personnelle que subissent les éloïs, chiens fidèles dont le désir instinctif permanent est de plaire et de satisfaire. Et on a du mal à ne pas remarquer combien la sphère girly/puérile des éloïs est présente hic et nunc sous des formes guère différentes (jusqu’aux prénoms en A). Les mariages, les tenues, les potins, la compétition reproductive, tout ceci est présent dans la téléréalité autant que dans l’esprit de tant de filles ou de femmes. Nous vivons une dictature qui ne dit pas son nom, on s’interrogera avec Bourdieu sur les ressorts de cette domination. Là-bas, l’Etat eusistocratique, ici le monde abrutissant et sucré de la consommation et de la communication.

Puis le « second livre » (géographiquement situé dans la seconde partie du livre) est moins convaincant. Vanna et son ami/allié/dealer virilo Raje, s’impliquent de plus en plus dans la production et le trafic de piment (la seule substance psychoactive que l’Etat n’est pas parvenu à éradiquer) avec un groupe de mystiques qui veulent produire le piment parfait pour en utiliser la capsaïcine afin d’ouvrir des voies vers d’autres réalités sur un mode chamanique. Ouaip ! Des fils se perdent ou ne sont pas exploités (la rencontre avec une vraie morlock par exemple), des résolutions sont rapides ou deus ex machinesque. Le fil est perdu. La fin est décevante. Mais l’ensemble se lit vite, le bilan est globalement positif (comme aurait dit l’autre), ça vaut quand même la peine d’y jeter un bon coup d’œil.

Avec joie et docilité, Johanna Sinisalo 

Photo 2016 par Hélène Daucé

10 commentaires:

Tigger Lilly a dit…

Dommage pour la fin mais ça n’entache en rien mon envie de lire ce bouquin :p
La photo illustre parfaitement le propos. Oh wait... C'est un truc qui est en vente dans notre Occident égalitaire d'aujourd'hui?

Gromovar a dit…

Absolument ;)

Acr0 a dit…

J'ai vu la photo de Cornwall et je me suis dit que je n'avais pas lu/vu ta chronique. J'aimerai bien lire ces "deux livres", même si tu n'es pas totalement convaincu.

Gromovar a dit…

C'est imparfait mais sympa quand même.

Vert a dit…

Ca a l'air d'être un sacré univers... pas sûre d'avoir la tête à ça en ce moment mais je le garde dans un coin de ma tête.

Gromovar a dit…

Ca se lit facilement en même temps, et ce n'est pas très long.

Efelle a dit…

La fin ne m'a pas gêné, le chemin est plus intéressant que la destination... ;)

Gromovar a dit…

Tant mieux alors.

XL a dit…

pour la photo d'illustration, c'est du second degré bien sûr !
un autre avis qui me confirme que je dois me faire ma propre opinion sur ce roman

Gromovar a dit…

A lire pour voir en effet.