dimanche 1 mai 2016

Le poids du coeur - Rosa Montero - De trop ?


"Le poids du cœur" est la « suite » du très bon Des larmes sous la pluie. On y retrouve la réplicante de combat démobilisée Bruna Husky dans le monde en complète déliquescence de notre avenir, la Terre du XXIIème siècle.

Pour le background, on peut aller lire la chronique du premier roman.

Dans "Le poids du cœur", Bruna Husky vit toujours le drame existentiel d’une vie programmée pour arriver à son terme à une date déterminée. Au début du roman, elle rentre d’une mission en Zone Zéro, l’un de ces lieux géographiques à la pollution extrême dans lesquels vivent les très pauvres qui ne peuvent pas payer le taxe qui garantit un peu d’air pur aux habitants des autres zones. Ceintes d’enceintes pensées pour être transparentes, elles enferment dehors ceux dont le système et l’Etat mondial se désintéressent. Leur vie y est, on peut l’imaginer, dure et brève. C’est donc au milieu d’une quasi émeute provoquée par une poussée des relégués de la Zone Zéro que Bruna rejoint sa zone « protégée ». Emue par le sort d’une petite fille que les forces de l’ordre repousse, elle la prend sous son aile et la ramène de son côté, au prix de quelques brimades policières. Elle découvre alors que la petite fille a été gravement irradiée, ce qui est normalement impossible dans un monde d’où le nucléaire a été banni. Et il semble qu’on cherche à cacher cet état de fait. Parallèlement, Bruna est engagée par une femme riche qui se plaint d’un cambriolage surprenant. Les deux affaires se rejoindront vite et entraineront Bruna dans l’espace d’abord et jusqu’au bout du monde ensuite.

"Le poids du cœur" est simultanément un roman agréable à lire et une suite assez décevante.

Agréable à lire car le rythme est rapide, l’enquête intrigante, le contexte dépaysant. De plus, le personnage de Bruna peut émouvoir, et l’ambiance dystopique accrocher, tant la dystopie semble être aujourd’hui la forme ultime de la clairvoyance.

Assez décevant pour plusieurs raisons.

D’abord, l’effet de surprise et de découverte est passé. C’était inévitable mais c’est très visible ici. Le compte à rebours explicite de Bruna sur son temps de vie restant – du fait de sa répétition sur deux volumes - sonne maintenant comme un gimmick plus que comme le mantra existentiel qu’il était dans Des larmes sous la pluie. De plus, la volonté de renouvellement pousse à la surenchère avec une station spatiale indépendante dont l'organisation sociale est largement incroyable.

Ensuite, l’enquête repose en grande partie sur une coïncidence et ce n’est jamais de bon augure narrativement parlant.

De plus, les parties sentimentales ou sexuelles sont plutôt mal écrites. Les passages où Bruna (ou son double) sort, en chasse, sans culotte sont plus hilarantes qu’émouvantes ce qui n’était pas l’effet recherché.

Enfin, Montero se fait ici trop ouvertement métaphorique, ce qu’évitent la plupart des auteurs SF qui veulent écrire de la prospective, et affaiblit de facto son rôle de créatrice d’univers. Entre des réfugiés repoussés par la force derrière un mur à l’écart du « paradis » européen, une poussée à la Melilla (n'oublions pas que Montero est espagnole), un capitalisme qui vend jusqu’à l’air, des organisations étatiques corrompues, des entreprises tricheuses mises à jour par une version réplicante de « lanceur d’alerte », un péril nucléaire entre accumulation des déchets et dissémination incontrôlée, des guerres nationalistes aux marches d’un Etat global bien peu démocratique, sans oublier des réplicants qui, s’ils obtiennent des droits civiques après leurs deux années de service obligatoire, doivent avec difficulté trouver des moyens de survivre dans un monde qui n’a plus besoin d’eux et sont de surcroit des êtres à durée déterminée comme il y des contrats à durée déterminée, lire Montero revient non pas à imaginer et à s’extraire mais bien à visiter notre monde (et singulièrement notre Europe) auquel on aurait mis un faux nez, et à le faire d’une manière bien convenue qui plus est. Parfois l’auteur réussit à dissimuler ce qu’il décrit derrière le masque de la métaphore, ici ce n’est pas le cas. La faute au style peut-être, ou à une volonté excessive de dénoncer. Tout est transparent, évident. Notre monde parasite celui de Bruna Husky et nous empêche de jamais y entrer vraiment. Dommage, d'autant qu'un contexte imposé au forceps au lecteur conduit l'auteur à négliger un peu son histoire.

Le poids du cœur, Rosa Montero

L'avis de Lhisbei et de Yogo

4 commentaires:

Lhisbei a dit…

Je suis en total désaccord. Sur toute la ligne. Y'avait longtemps :)

Gromovar a dit…

Alors, je suis en désaccord avec ton désaccord :)

Lorhkan a dit…

Ben pour le coup, sans être aussi sévère, je suis assez d'accord avec Gromovar : l'intrigue est un peu faible avec un gros coup de mou en milieu de roman, le plaisir de la découverte n'est plus là.
Heureusement, Bruna reste un personnage toujours aussi intéressant, l'univers continue de se développer (j(ai beaucoup aimé le passage sur la station spatiale), et Rosa Montero a une plume limpide, à tel point que le récit se lit presque tout seul.
Par contre, sur le coup de la transparence de son monde par rapport à nous, je ne te rejoins pas, en tout cas pas entièrement.

Donc du coup, d'accord mais pas à 100%. Oui je suis pour le rassemblement. :D

Gromovar a dit…

Sois loué pour cet œcuménisme :)