dimanche 21 avril 2013

Non ignoravi me mortalem genuisse


Madrid, 2109. Bruna Husky, détective privée réplicante, est attaquée chez elle, un matin de gueule de bois, par une voisine, réplicante aussi, qui tente de l’étrangler avant de se suicider en s’arrachant un œil. Pourquoi un tel acte d’une femme inconnue, seulement entrevue une ou deux fois ? Pourquoi les paroles démentes qu’elle a prononcées en commettant son geste désespéré ?

Quand un auteur de blanche s’essaie à la SFFF, le résultat est, le plus souvent, anodin ou pompeux. Ce n’est pas le cas ici et, avec "Des larmes sous la pluie", Rosa Montero passe plutôt bien la frontière du genre.

2109 donc. La Terre est la nôtre, juste moins hospitalière et plus désespérée. Le siècle à venir a connu la montée des eaux, une pollution mortifère de l’air, la disparition des dernies ours polaires, les « Plaies », les « Guerres Rep. », les « Guerres Robotiques » - rien que nous ne puissions réellement connaître. Epuisée, ce qui restait de l’humanité a créé les Etats-Unis de la Terre, démocratie balbutiante qui cherche à promouvoir un intérêt général mondial dans un monde où les nations n’existent plus et où des inégalités inimaginables encore aujourd’hui existent. Face à cette entité politique globale, deux Etats fanatiques, l’un religieux, l’autre platonicien, constitués dans d’immenses stations orbitales. Entre les trois géants, une nouvelle guerre froide qui se réchauffe de temps en temps.

Et bien sûr (d’où le titre du roman, tiré du dernier monologue de Roy Batty), des « réplicants », terme dépréciatif pour désigner les techno-humains, organismes synthétiques humanoïdes créés en laboratoire et construit en usines pour servir de combattants, entre autres. Dotés d’une durée de vie de 10 ans, ils succombent ensuite très vite à une maladie mortelle et incurable connue sous le nom de Tumeur Totale Techno ; comme les humains, les technos savent qu’ils sont mortels, mais ils connaissent à quelques jours près la date de leur mort ce qui en fait des êtres vivant sans cesse au bord du désespoir, solitaires, excessifs, souvent alcooliques. Après maints troubles passés, les membres cette nouvelle espèce synthétique ont acquis une citoyenneté pleine avec la Constitution de 2098, et, après un temps de service obligatoire, sont libres de mener leur vie comme quiconque. Mais la méfiance demeure, l’hostilité de certains humains est vive, et les spécistes militent pour la suprématie humaine et demandent l’extinction de l’espèce techno par l’arrêt de leur fabrication et l’enfermement de ceux existant déjà. Face aux suprématistes, un mouvement radical réplicant pas plus ouvert ni tolérant.

S’inspirant du film « Blade Runner » (explicitement cité) plus que du « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques » de PK Dick, Montero crée un monde très réaliste qui rappelle immanquablement celui du film de Ridley Scott. Ce monde est sans doute la plus belle réussite de Montero. Il fait vrai. Il fait dense. A moins de cent ans de nous, la Madrid du roman est technologiquement avancée, et les différences sautent aux yeux, mais les innovations techniques reposent sur une ville qui a une profondeur historique. L’empilement des strates temporelles et techniques successives, qui était la marque du film, est perceptible ici. La coexistence de zones urbaines vétustes et dégradées et de quartiers flambant neufs est manifeste ici, marquant les inégalités et les frontières sociales.

Et dans ce monde, il y a toute une vie, proche de nous et lointaine à la fois. Il y a des vieux quartiers, des bars, des tramways, un métro parfois en grève, etc. Il n’y a pas de voitures volantes, mais des taxis robots, des livreurs robots, des armes à énergie. La ville est truffée d’écrans publics sur lesquels chacun peut poster messages personnels ou vidéos. Il y a aussi des journalistes guère plus éthiques que les nôtres, des flics guère plus compétents, des politiciens guère plus honnêtes.

Madrid et le monde vivent, bougent, grouillent, respirent, dans un réalisme futuriste très réussi.

Dans ce contexte, Montero développe une histoire de conspiration et de détective assez classique mais bien menée. Les pelures d’oignons du récit se dévoilent les unes après les autres ; faux-semblant et double jeux abondent. Difficile de dire à qui se fier, et d’accorder sa confiance sans faire une erreur fatale. Efficace et rythmé, le récit emporte le lecteur, d’autant que les personnages ont une épaisseur suffisante pour être crédibles et intéressants. On regrettera juste une fin trop rapide qui donne l’impression que l’auteur voulait clore vite son histoire et expliquer ce qu’il en était aux lecteurs les moins perspicaces, ainsi que quelques rebondissements un peu trop spectaculaires. Mais ce sont là des défauts mineurs qui ne nuisent que peu au plaisir de l’histoire.

Clairement SF mais assez documenté et abordable pour pouvoir toucher un public plus large qui y entrera par le biais de l’enquête, "Des larmes sous la pluie" est un roman plaisant et prenant, tant pour les lecteurs de SFFF que pour les amateurs de polars plus conventionnels. Un pont entre deux mondes.

Des larmes sous la pluie, Rosa Montero

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