vendredi 7 août 2015

Chasse royale : La courre est lancée

Avec "Chasse royale", la suite attendue de Même pas mort, Prix Planète-SF des blogueurs 2014, Jean-Philippe Jaworski offre enfin aux lecteurs la deuxième branche (tout au moins la première moitié de celle-ci) de sa trilogie celtique.

Le premier tome présentait le personnage tourmenté de Bellovèse, fils d’un roi vaincu, neveu de son vainqueur, tenu par le double bind que lui imposent la vengeance filiale et la solidarité familiale. Atteint d’une blessure mortelle dont il ne mourait pas (d’où le titre du roman), Bellovèse y était frappé d’interdit religieux, et devait, pour reprendre sa place au sein des hommes, mener à bien une quête qui, en permettant la levée de l’interdit, donnait surtout l’occasion de découvrir en détails son histoire et celle de cette guerre des Sangliers qui déchira le royaume, faisant de Bellovèse un prince sans fief ainsi qu’une menace vivante pour le haut-roi régnant.

Mais le temps a passé. L’entrevue qui, à la fin de Même pas mort, mettait face à face le jeune et bouillant Bellovèse, guerrier, héros en devenir, rebelle potentiel, et le roi Ambigat, souverain des Bituriges, haut-roi de la Celtique, oncle du précédent et fléau de son père, a apaisé les tensions qui existaient entre les deux hommes. Bellovèse est devenu, comme son frère Ségovèse, un guerrier d’Ambigat. Depuis, neuf ans se sont écoulés. Bellovèse, fils de Sacrovèse, est maintenant un combattant respecté de l’entourage d’Ambigat. Il est un homme aisé, marié, père de deux filles, possédant troupeaux et esclaves, ceci en dépit de la méfiance persistante de certains. Le passé semble mort, la page tournée, Sacrovèse peut reposer et Ambigat régner.

Hélas, quand les feux sont mal éteints ils finissent inévitablement par se raviver. Après des décennies de prospérité, la Celtique connait des temps difficiles. Maladies des récoltes, épidémie du bétail, la disette, oubliée depuis si longtemps, frappe une génération qui n’avait connu que l’abondance. Face à l’adversité, les tribus s’ébrouent et grondent en désordre, mais peu ou prou tous blâment Ambigat. Terre et roi sont un. Les blasphèmes se paient. D’autant que les dieux ombrageux de la Celtique s’étaient impliqués dans l’un ou l’autre camp lors du conflit fondateur du règne d’Ambigat et que les vaincus sont en quête de revanche.

Dans "Chasse royale", le lecteur retrouve les énormes qualités littéraires qui caractérisaient Même pas mort. Le récit, en revanche, est bien plus linéaire, donc plus abordable. Le temps de l’histoire est aussi plus ramassé. Le roman commence alors qu’Ambigat et ses hommes approchent d’Autricon, la forteresse des Carnutes. Le grand druide Comrunos, à l’encontre de toutes les traditions, y a convoqué une assemblée anticipée pour la fête de l’été. Il s’agit, en sacrifiant aux dieux, de rompre la malédiction qui semble poursuivre Ambigat et de ramener la prospérité enfuie. Les rois réunis, accompagnés des héros de leur suite, viennent donc assister aux cérémonies druidiques. Le grand druide, sous les auspices d’un terrible homme d’osier, doit allumer le Feu nouveau et restaurer par là-même la légitimité d’Ambigat. Hélas, beaucoup ont d’autres projets.

"Chasse royale" raconte une histoire dense. Deux ou trois jours, pas plus, un lieu unique ou presque, l’excision violente d’un bubon qui grossissait depuis des années ; les nœuds gordiens sont tranchés et il est temps pour chacun de choisir son camp. La Celtique s’embrase. Les armes s’entrechoquent. Bellovèse doit choisir entre sa loyauté et son héritage, entre l’oubli et la vengeance.

Bruit et fureur, héroïsme et hauts faits, trahison et lâcheté se succèdent à un rythme effréné, superbement décrits par Jaworski. C’est prenant, poignant, spectaculaire et intime à la fois, car les combats à mort opposent des hommes que lient une vie entière de camaraderie guerrière ou au moins d’admiration réciproque. Si c’est une grande histoire politique que raconte Jaworski, c’est aussi et plus encore une grande histoire d’hommes. A qui être loyal quand familles et clans se déchirent ? Comment se fier à un clergé druidique divisée ? Comment supporter la perte d’amis très chers? Que faire quand le pilier de toute une vie s’écroule ? Partir comme les soldures qui suivent leur suzerain dans la mort, ou chercher la furie de la vengeance à outrance ?

Bellovèse est au centre de tous ces dilemmes. Menacé de toutes parts, fourvoyé dans ses loyautés peut-être, il doit trouver la voie étroite qui lui permettra de devenir ce qu’il est, au péril de la Celtique. Forgé par la rébellion au feu du conflit et de la mort, devenu de fait celui qui achève ce qui doit l’être, poursuivant après maints errements sa vengeance et son destin, Bellovèse pourra-t-il être autre chose qu’un pion entre les mains des dieux indifférents qui utilisent rois et héros comme des chiens de chasse dans la partie qui les oppose ?
Il faudra lire la suite pour le savoir. Ce sera avec plaisir.

Chasse royale, Jean-Philippe Jaworski

9 commentaires:

Lorhkan a dit…

Il va falloir que je trouve le temps de relire "Même pas mort" (et ce sera sans nul doute avec toujours autant de plaisir que la première fois) avant de me mettre à cette "Chasse royale".
Et je suis ravi de voir que cette suite est à la hauteur de l'excellent premier volume.

Shaya a dit…

Raah, ça me fait bien envie tout ça ! Ca va être difficile de tenir jusqu'à ce que tout soit sorti tiens !

Efelle a dit…

On est bien d'accord Gromovar.

Anonyme a dit…

Tiberix : C'est aussi de façon bien plus spectaculaire que dans le premier, une façon de montrer comment des hommes dans une autre société, dans un autre temps, abdiquent toutes les grandes décisions de leur vie à un système de règles rigides. Règles qui recouvrent toutes les facettes de la vie sociale et dont un nombre assez incalculable semble t'il, arrivent à la conclusion qu'il faut occire une autre personne, ou qu'elle doit se supprimer spontanément. Avec moins de poils, de transpiration et de sang, nous en sommes encore là non ? Fucking Bourdieu...

Gromovar a dit…

TiberiX comme toujours voit juste et loin. Ne disait-il pas récemment "C'est le chapitre Un d'un roman dont Même pas mort serait le prologue ?". Son analyse s'ajoute à la mienne.

Pour vous autres tous qui n'êtes pas TiberiX, merci de me tenir compagnie dans mon exil sibérien. La Kolima, c'est dur.

Si vous saviez dans quelle conditions dantesques, sur quelle terre oubliée des dieux, j'essaie de lire et de chroniquer, vous comprendriez ces lacunes sans dificulté. En ce moment par exemple je réponds à des commentaires qui sont triplés par l'imvraisemblable serveur auquel je suis connecté.

Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.

Tigger Lilly a dit…

Je vais attendre que tout soit sorti je pense avant de continuer, bien que ta chronique soit très alléchante : les histoires de découpage m'ont un peu saoulée.

Yueyin a dit…

Je l'ai fini dans la nuit au péril de mon éveil... Une histoire et un style fascinants en effet :-)

Vert a dit…

Tu donnes bien envie mais comme les collègues je vais attendre un peu pour avoir si possible les 2 parties d'un coup ^^

Gromovar a dit…

Your choice :)