mercredi 11 décembre 2013

EPOUSTOUFLANT


"Même pas mort" est le premier tome d’une trilogie de low-fantasy historique de Jean-Philippe Jaworski, intitulée Rois du Monde. Trois volumes, nombre des fonctions traditionnelles pour Dumézil, qui prennent place dans le monde mal connu des Celtes du temps de l’âge de fer.

C’est donc dans un monde où nichent les racines du nôtre que nous emmène Jaworski. Un monde méconnu car vaincu par les invasions germaines, les légions romaines, puis annihilé par le christianisme notamment dans ce qui furent ses survivances britanniques. L’alphabet romain remplaça les oghams, les moines, les druides, les églises, les cercles de pierre. Les forêts se vidèrent de toute vie religieuse, et il valait mieux être glabre à la mode romaine que barbu et chevelu comme les anciens, progressivement perçus par tous comme archaïques.

On le sait bien, l’Histoire est écrite par les vainqueurs, il ne reste donc pas grand chose dans la connaissance générale de ce que fut la très riche civilisation celtique. Il y avait pourtant beaucoup à connaître et à apprécier : une religion polythéiste riche lorgnant vers le totémisme voire une forme d’animisme, un système juridique complexe et élaboré géré par des « professionnels du droit », une organisation sociale spécialisée et hiérarchisée, un artisanat conséquent, et j’en passe.

Dans "Même pas mort", Jaworski a donc la bonne idée de faire revivre cette grande civilisation dans ce qui est sans aucun doute un très grand roman.

On y voit la quête de Bellovèse, fils de Sacrovèse, pour lever l’interdit qui l’empêche de mourir et réintégrer ainsi le monde des hommes. On y voit le fils d’un roi tué au combat grandir en exil. On y voit les manœuvres d’un roi sévère pour se prémunir de toute potentielle agression. On y voit la guerre, la colère, la rancœur que nourrissent les vieux griefs. On y voit aussi la bravoure, la noblesse, la générosité qui peuvent s’exprimer dans l’âme des humains.

Le récit est sans conteste un grand récit d’aventure, superbement mené par Jowarski, qui entraine le lecteur et ne le lâche plus avant qu’il n’ait lu les 300 pages du roman et commence à se lamenter tant il en aurait volontiers lu le triple immédiatement. Meurtres familiaux, rencontre finale du roi et du héros à venir Bellovèse, royauté à conquérir, sorcières, magie, folie féminine, il y a dans "Même pas mort" des réminiscences du Conan de Milius, de Hamlet, de Macbeth, et j’en oublie sûrement. Rien d’étonnant. Jaworski connaît parfaitement ses classiques et il sait quels sont les ressorts de la tragédie.

C’est bien construit, oscillant entre passé et présent, réalité tangible et contact avec le monde surnaturel, souvenirs racontés et délires d’agonisant, sans que jamais le fil ne se perde, sans que jamais une scène ne soit incompréhensible dans son déroulement ou son positionnement.
Jaworski accumule de plus les scènes magnifiques, anthologiques ; le sacrifice du guerrier le plus lent est l’un des moments les plus époustouflants par l’intensité de l’émotion qu’il délivre. Et il est loin d’être le seul.
Sacrifice en effet, car c’est un monde où l’on pratiquait le sacrifice, y compris humain, et du plus lent car les valeur viriles de la guerre y étaient cardinales et que donc le plus faible devait disparaître pour ne pas ralentir la troupe. Plus de deux mille ans avant que la civilisation occidentale ne finisse par inventer la victime comme figure civilisationnelle centrale et cœur de l’attention comme de l'affection, les celtes valorisaient la force, le courage, l’honneur. C’était une civilisation guerrière, parcourue de conflits fréquents entre petits « royaumes », vassaux et suzerains les uns des autres, avec les droits et devoirs que ça implique, mais aussi farouchement indépendants en dépit de l’existence d’un Haut-Roi, une civilisation de la force donc, régulée par la loi. Clan, lignée, parole donnée, paiement des dettes, même dans l’au-delà, voici ce qui importait. Si loin de notre monde, malheureusement.

Et si ce monde, en certaines de ses pratiques, peut paraître barbare à nos yeux d’occidentaux, c’était aussi un monde, il ne faut pas l’oublier, dans lequel la plupart des dirigeants politiques ou religieux étaient élus ou désignés par leurs pairs, dans lequel des cours de justice statuaient en droit, et où toute offense ou préjudice devait être payé du prix de l’honneur, c’est à dire d’une amende, le plus souvent en tête de bétail, dépendant du rang social de la victime. Un monde viril donc mais très civilisé, bien loin des clichés sur les sauvages chevelus ; c’étaient l’honneur et la règle qui organisaient la civilisation celtique. Même la guerre et ses conséquences étaient codifiées ; on entrait en guerre (Jaworski le montre d’une manière brillante) comme dans un pays étranger, dans lequel les règles changeaient, et où les règles d’honneur et le primat du courage et de la valeur guerrière devenaient encore plus prégnants qu’à l’habitude. Voilà pourquoi on transportait les têtes de ses ennemis tués au combat, voilà pourquoi on transportait aussi la tête de l’ami qu’on avait tué soi-même.

Et sous le monde celte, ou à côté, il y a le monde surnaturel. Devineresses, druides et bardes aux pouvoirs magiques effectifs, dieux des forêts ou créatures monstrueuses, vivent au bout du monde et des terres connues, sur des iles à fleur d’océan, au cœur de ces forêts que les médiévaux qualifiaient de « sauvagerie », dans un monde souterrain qu’on ne pénètre qu’en rêve, à l’agonie, ou par le biais d’incantations. Surnaturel et prosaïque se croisent et interfèrent. Des dieux priapiques violent et emportent les petites paysannes, d’étranges pythies prédisent l’issue des guerres, des fantômes peuvent conseiller les vivants, et les blessures mortelles n’engendrent pas toujours la mort.
Je pourrais (voudrais) continuer longtemps, tant il y a d’autres choses à dire (je pourrais parler du Cornu, des sangliers, des Carnutes, etc.), mais je crains de lasser.

Tout ce que j’ai décrit au-dessus, on le voit dans "Même pas mort", on le comprend, on s’en imprègne sans la moindre difficulté, émerveillé d’aller à la rencontre d’un monde étranger mais séduisant que seuls quelques érudits connaissent vraiment aujourd’hui. On y est aidé par la langue de Jaworski. Langue d’une richesse stupéfiante, fluide, archaïque (donc dans le ton) sans jamais être confuse, elle enchante le lecteur (aux deux sens du terme) et le plonge entièrement dans le monde de Bellovèse, comme ce malheureux est plongé, à bouillir, dans le chaudron du maître du Garrissal.
Je ne connais, en français, rien de comparable à la langue de Jaworski. Avec une telle langue, on rendrait passionnant la geste du tirage du loto.

Par le biais donc d’une histoire passionnante au rythme de progression idéal, par le biais de personnages détaillés et tous attachants, par le biais surtout d’un langage qui est ce qui se fait de mieux en français aujourd’hui, Jaworski emmène, enchante, et ravit son lecteur (encore aux deux sens du terme). On lui reprochera seulement la cruauté insigne de l’abandonner trop vite, et on l’exhortera à écrire rapidement la suite, pour savoir enfin comment Bellovèse, contraint par les interdits nouveaux que lui imposèrent les clairvoyantes, se fera roi de ses propres mains, comme le fit en son temps un certain souverain d’Aquilonie.

Note finale : Je ne parle jamais habituellement de l’objet-livre mais ici quelle qualité et surtout quelle légèreté. Un relié de bonne qualité au poids d’un poche, impressionnant.

Même pas mort, Jean-Philippe Jaworski


L'avis d'Efelle,de Nébal, de Lune, de Xapur, de Cédric Jeanneret

15 commentaires:

Escrocgriffe a dit…

"Je ne connais, en français, rien de comparable à la langue de Jaworski ».

Bien d’accord, j’ai vraiment un immense respect pour cet auteur qui, en plus, est toujours très humble dans les salons.

Renaud a dit…

Jaworski m'a perdu sur ce roman.

Je n'ai pas réussi à rentrer dedans, où alors de façon trop courte.
Je n'ai pas réussi à m'attacher au personnage principal.
Le chapitre d'ouverture m'en a trop vendu, le reste de l'ouvrage m'en ayant donné trop peu.
Je me suis également perdu dans les passages entre réel et "imaginaire".

Mais je lirai quand même la suite tant la plume de ce monsieur est exceptionnelle.

Lune a dit…

Je vois qu'on est d'accord !

Gromovar a dit…

@ Lune et Escrocgriffe : Yep

@ Renaud : Ce que tu écris m'étonne. Je trouve que Jaworski réussit justement à allier parfaitement une grande richesse de langage et d'idées avec une accessibilité forte. Peut-être la brièveté relative du livre.
Espérons que le second tome te donnera plus satisfaction.

Efelle a dit…

Oui, Gromovar est de retour !
On est bien d'accord.

Reconnais aussi que Jaworski surclasse une série en langue anglaise où il est question d'épines...

Xapur LeMystique a dit…

Rien à ajouter. Jaworski est grand.

Gromovar a dit…

Sur la comparaison avec les épines, je reconnais bien volontiers que tu as raison.

Raven a dit…

Je reviendrais lire ta chronique une fois Même pas mort lu, je veux garder la moindre petite surprise intacte, ne pas savoir du tout à quoi m'attendre... Si ce n'est une impatience totale de l'entamer ! :)

Gromovar a dit…

Tu as doublement raison.

Alias a dit…

"On le sait bien, l’Histoire est écrite par les vainqueurs"

NON!

L'Histoire est écrite par les historiens; le reste, c'est de la propagande.

C'était le coup de gueule de l'historien de service.

Gromovar a dit…

Objection retenue.

Lorhkan a dit…

Je viens de l'entamer.
Et je savoure chaque mot.

Gromovar a dit…

Je te comprends.

Vert a dit…

"Avec une telle langue, on rendrait passionnant la geste du tirage du loto."
J'aimerais bien voir (enfin entendre) ça tiens :D
Faut vraiment que je l'achète...

Gromovar a dit…

Voui :)