jeudi 26 février 2015

Sauve qui peut !


Liu Cixin, Cixin Liu comme on dit en Occident en plaçant le prénom en première position, est l’une des stars de la SF chinoise. Ne me croyez pas sur parole, sachez qu’il a gagné huit fois le prix Yinhe (galaxie) et une fois le Prix Xingyun (nébuleuse). Ca classe un auteur.

Certaines de ses nouvelles avaient déjà été traduites en anglais, et même chroniquées dans ce post ou celui-là. Mais rien de comparable avec la traduction récente, par Ken Liu excusez du peu, de "The Three-Body Problem", premier tome d’une trilogie décrivant sur des décennies ou des siècles un premier contact terrifiant avec une civilisation alien. Un premier contact qui commence ici et maintenant ce qui n'est pas le cas de la plupart des romans SF récemment écrits sur le sujet, par David Brin notamment.

Prestige de l’auteur, prestige du traducteur, vive curiosité pour ce qui se pose aujourd’hui en pièce unique, "The Three-Body Problem" soulève de grandes attentes. Voyons s'il y répond ?

Je ne dirai que le minimum pour ne pas trop spoiler. Le roman réserve un certain nombre de surprises, de twist narratifs qu’il serait dommage de dévoiler ici.

"The Three-Body Problem" raconte l’histoire d’un premier contact. Ouvrant le feu, au plus fort de la Révolution culturelle, par une scène d’une grande dureté, Liu entraine son lecteur à la suite de Ye Wenjie, jeune astrophysicienne suspecte aux yeux du régime en raison de son ascendance ; être la fille de Ye Zhetai, un physicien accusé « d’idéalisme réactionnaire », était le meilleur moyen, en 1967, de finir en camp de travail. Pour Wenjie, ce sera la base Red Coast, complexe ultra-secret de communication radio dans lequel elle entre en raison de ses compétences particulières avec la perspective de ne jamais en ressortir.

40 ans plus tard environ, Wang Miao, physicien spécialisé dans les nanomatériaux, est contacté par une mystérieuse organisation militaire qui lui demande d’infiltrer un groupe international de scientifiques nommé Frontiers of Science. Beaucoup de grands scientifiques se sont suicidés en un temps très court – la dernière a même laissé un message disant « La physique n’a jamais existé et n’existera jamais » - et il semble qu’ils étaient tous plus ou moins liés à Frontiers of Science. Si, dans un premier temps, on ne lui dit rien de précis sur ce qu’on soupçonne, les autorités qui l’engagent semblent être plus internationales qui strictement chinoises et le discours qu’il entend est celui, tendu, d’hommes en train de mener une guerre. Pour Wang, paisible scientifique d’un pays en forte croissance économique, c’est un coup de tonnerre dans un ciel clair. Il aura vite la preuve, presque impossible à croire, du sérieux de la chose, et se retrouvera plongé au cœur d’une menace sans commune mesure pour l’humanité.

"The Three-Body Problem" est un roman d’une grande richesse en même temps qu'un ouvrage très agréable à lire. J’ai écrit sur les nouvelles de Liu qu’elles mêlaient sans solution de continuité de la SF à l’ancienne et des approches bien plus contemporaines. C’est encore le cas ici, de manière bien plus détaillée, avec de vrais développements scientifiques et des personnages largement développés.

Pour la SF à l’ancienne, le grand complot dans lequel sont impliqués un grand nombre d’agents dormants ou actifs de haut niveau, et la chasse que leur mènent, dans la plus grande discrétion, des « autorités » seules au fait de la menace a un vrai parfum de guerre froide, ou d’envahisseurs à la David Vincent. C’est de cinquième colonne qu’il s’agit ici.

Plus contemporain sont les autres éléments qui constituent le roman, les deux facettes s'imbriquant, sans difficulté.

D’abord, "The Three-Body Problem" est résolument Hard-SF, jonglant notamment avec les notions d’univers à onze dimensions, d'intrication quantique, ou faisant du fameux Problème à trois corps l’un des moteurs intellectuels de l’intrigue, sans parler du rôle que joue involontairement le bruit de fond de l’univers. Rien d’étonnant dans un roman dont les protagonistes importants sont tous, sauf un, des physiciens de haut niveau.

La réalité virtuelle est un autre moteur du récit. Pas dans une approche cyberpunk, celle de Liu est plus prosaïque et proche de ce que nous connaissons – combinaison et casque. Elle sert, par l’intermédiaire d’un jeu immersif invitant à maitriser un environnement étranger complexe, à détecter des candidats intéressants autant qu’à travailler sur le fameux Problème.

La politique, celle du pays de Liu, est aussi importante dans le roman. Même si elle n’est pas centrale, la Révolution culturelle a fait de Ye la femme déchirée qu’elle est devenue et explique une bonne partie de la manière dont les évènements se mettent en branle au début – début qui n’est pas seulement dans les premières pages car les fils sont liés et les flashbacks fréquents sans compter les passages en réalité virtuelle.
Liu entraine le lecteur dans une plongée au cœur de la terreur maoïste et de la guerre civile entre Gardes Rouges. Sans développer le fond politique, Liu montre au lecteur ce que fut dans le concret l’abjection de la Révolution culturelle, la folie de jeunes ahuris gavés d'idéologie qui passent même la science au crible du maoïsme, et montre un pays qui assassina une bonne partie de son élite scientifique, un pays dans lequel un physicien du roman dit qu’il préfère se lancer dans la physique appliquée car « il est facile de faire des erreurs idéologiques dans la théorie » ou dans lequel on peut mourir pour avoir enseigné la théorie incontestablement réactionnaire de la relativité einsteinienne.
L’ironie du sort est que tout cela n’aura servi à rien, que tout cela est déjà oublié, comme le confessent pathétiquement d’anciennes Gardes rouges.

Liu montre aussi le mal qui n'est pas spécifiquement chinois. Les désastres environnementaux, les folies guerrières, la moderne et stupide méfiance envers la science, la vanité courtermiste d’une race dont certains pensent qu’il vaudrait mieux que la Terre se débarrasse.

Mais le roman ne montre pas le contact que de notre point de vue, et là aussi c'est rare dans un roman sérieux. Nous donnant à voir et à entendre les aliens, Liu décrit une civilisation très différente de la notre. Conditionnée, forgée même, par les nécessités de la survie à court terme sur un monde hostile, elle a développé une organisation politique adaptée si ce n'est aimable et un vif intérêt pour une Terre sur laquelle il semble bien plus facile de vivre. Une envie qui se transforme vite en plan d’action concret terrifiant dans l’inexorabilité apparente de ses modalités.

Quelqu’un n’a pas écouté l’avertissement de Stephen Hawking et maintenant tous peuvent se mordre les doigts. Ce monde que nous détruisons à petit feu, d’autres le veulent. Et même s’ils ne doivent arriver que dans quatre siècles, rien ne peut plus être ici comme avant de savoir qu'ils existaient, ceci même sans préjuger des réactions imprévisibles et potentiellement destructrices de la population quand et si les faits deviennent connus. Le roman s’achève alors qu’ils sont en route, et leur plan est si joliment troussé qu’on se demande si une réaction est encore possible. Il faudra attendre cet été pour lire la suite dans The Dark Forest.

Intrigue passionnante qui dévoile ses mystères de manière progressive et logique, science de bon niveau mais jamais rédhibitoire, background politique et historique intéressant, personnages complexes, travaillés, rarement monodimensionnels, c’est donc un très bon roman de SF que livre Liu Cixin, un roman entre Chine et Occident autant qu'entre classicisme et modernité. J’y ai retrouvé, dans un genre très différent, certaines qualités présentes dans The clokwork rocket et ses deux suites.

La traduction de Ken Liu ajoute à la qualité d’un récit que certains articles disent un peu trop sec dans sa version chinoise. On appréciera aussi les nombreuses notes de bas de page qu’il a ajouté au texte.

The Three-Body Problem, Liu Cixin

4 commentaires:

Lorhkan a dit…

Bouge pas, j'appelle le Bélial ! :D

Gromovar a dit…

Je compte sur toi.

Soleilvert a dit…

Feuilleté chez un libraire, je le trouve effectivement un peu sec question style, même à la traduction. Dans ma PAL en tout cas

Gromovar a dit…

A lire. C'est vraiment innovant.