samedi 25 mai 2013

Novellas aux deux bonheurs


Liu Cixin (pour nous Cixin Liu, en Chine les noms de famille précèdent les prénoms, société qui n’a pas encore perdu le sens de la lignée) est le plus connu des auteurs de SF chinois. Il a obtenu rien moins que huit Galaxy Award en Chine pour ses novellas, ainsi qu’un Xingyun (Nebula Chine). Il commence à être traduit en anglais.

Je vais chroniquer ici deux de ses novellas et je reviendrai sous peu avec d’autres (toutes disponibles sur le site d’Amazon US).

"The Wages of Humanity" et "The Longest Fall" sont deux textes très différents dans le fond comme dans la forme. Ils partagent néanmoins un certain nombre de points que je voudrais signaler ici.

Les textes de Liu sont un mélange étonnant et plutôt réussi de SF à l’ancienne (rappelant parfois l’Age d’or par le côté prosaïque et presque banal des situations), de spéculations sociales et politiques, de développements scientifiquement justes combinés à des passages très peu réalistes, voire un peu délirants, comme on pouvait en trouver dans l’Archéo-SF ou les récits fantastiques. Enfin, la Chine y est toujours une (la ?) grande puissance mondiale.

De fait, les deux novellas de Liu s’apparentent à des contes philosophiques. Chacune traite d’un problème politique, économique ou social concret, par le biais de longs dialogues entre des personnages bien choisis pour leur capacité à expliquer les tenants et aboutissants du problème et à montrer les solutions qui ont pu lui être apportées. Aucune n’essaie d’être parfaitement réaliste ou crédible. Chacune est porteuse d’une morale implicite qui servira à l’édification du lecteur. On est bien ici dans le monde du conte ou de la fable, même si l’ambiance est résolument SF.

"The Wages of Humanity" (Galaxy Award 2005) traite d’une invasion extraterrestre menaçant notre monde et conduite par les plus pauvres d’une autre Terre. Prenant comme point de départ un mystérieux contrat donné à un tueur à gage, évoquant le cinéma violent hongkongais autant que les récits d’initiation secrète à la Dr Strange ou Iron Fist, elle pointe très crument le risque d’un monde d’inégalités croissantes, a fortiori quand les écarts de fortune ouvrent la voie à des inégalités biologiques. Très critique envers un capitalisme fondé sur la sacralisation du droit de propriété, The Wages of Humanity est un Micromegas chinois dans lequel la rencontre entre les représentants de deux mondes éclaire sur les dangers qui guettent le notre. Excessif et pathétique, le récit est marquant moins par son réalisme que par son outrance, ainsi que par les idées fortes qu’il véhicule.

"The Longest Fall" (Galaxy Award 2003) montre comment une (trop) grande idée d’ingénierie peut être un désastre écologique ou économique. Difficile de ne pas penser au Barrage d’Assouan, à celui des Trois Gorges, ou plus modestement au Tunnel sous la Manche. C’est ici à l’hubris humain que s’attaque Liu. Ironiquement, le texte, très noir dans ses trois premiers quarts, se termine de manière très optimiste, car, pourvu qu’on lui laisse le temps, l’ingéniosité humaine finit par triompher des déboires initiaux. Grâce à une innovation qui lui permet de convoquer les mânes de Jules Verne d’une manière inédite, la catastrophe initiale donne naissance à l’une des réalisations les plus grandioses de l’humanité, un prodige qui la sortira du puits de gravité.

Au final, ces deux novellas sont agréables, charmantes, reposantes à lire, comme célébrant un retour à une simplicité oubliée en Occident. Elle donnent à penser en peu de pages, tout en excitant la partie du cerveau qui veut du merveilleux quand il se frotte à un texte de SF. Le Sense of Wonder à la chinoise, entre Verne, Voltaire, et Rod Serling a sans doute quelque chose à nous apprendre ou à nous réapprendre.

The Wages of Humanity et The Longest Fall, Cixin Liu

Ces nouvelles participent au Challenge JLNN

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