samedi 20 décembre 2014

Archéologie littéraire


Un inédit mondial de Frank Herbert. Diantre !

Cet inédit c’est "High-Opp", retrouvé il y a peu, tellement inédit qu’on ne sait même pas précisément quand il a été écrit, et aujourd’hui traduit et publié en français chez AetD, une préface de Kevin J. Anderson (marchand du temple de son état) et une postface de Gérard Klein encadrant le texte comme des serre-livres.
Que doit-on à un livre dont on a ignoré l’existence pendant toute sa vie ? L’appel de l’histoire de la SF et la chronique éminemment objective d’Anudar m’ont décidé à m’y intéresser et à combler ce trou inopinément apparu dans ma culture.

"High-Opp" est une dystopie. Futur indéterminé, monde entier. Grosso modo, deux classes : les High Opp et les low opp. Dominants et dominés. Pas d’exploitation économique au sens marxien du terme ici (la production semblant entre les mains d’un Etat si omnipotent qu’il affecte autoritairement les travailleurs à la fonction où ils seront les plus utiles en fonction d’un profil, « scientifiquement établi » bien sûr), mais une domination réelle appuyée sur une sondocratie. La démocratie dans sa version régime d’opinion la plus abjecte. Une tyrannie de la majorité appuyée sur l’idée que « la volonté générale présente certains caractères qui font qu'elle ne saurait ni errer ni opprimer » (décidément je dors avec Rousseau ces jours-ci).

On sait tout le mal qu’on peut penser des sondages et de l’existence même d’une opinion publique. Il suffit de lire Bourdieu, Champagne, ou encore Arrow pour n’être pas trop provincial. Mais dans "High-Opp" c’est encore pire car les sondages sont manipulés afin de donner le résultat qui arrange les dirigeants. Car il y a des dirigeants objectifs, une caste d’hommes (pas de femmes) qui entend garder ses privilèges. Face à eux, une population de prolétaires objectifs dont le mécontentement ne fait que grandir.

Le roman s’ouvre sur la déchéance de Dan Movius, ancien chargé de la coordination entre les Bureaux, sous un prétexte fallacieux. Un sondage, judicieusement rédigé, vient en effet de supprimer sa fonction. Movius, qui avait connu une ascension fulgurante, due à son intelligence et à ses qualités d’organisateur, retourne aux Terriers standardisés et peu agréables où vivent les low opp. Révolté par l’injustice dont il est victime, il comprend vite qu’on veut, de surcroit, l’éliminer physiquement. Contacté par une organisation secrète, il entre en clandestinité pour se venger, et permettra peut-être d’ouvrir le système. Je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler ce court roman.

Ecrit entre la fin des années 50 et le début des années 60, alors qu’Herbert écrit beaucoup mais publie peu, "High-Opp" doit autant à Fondation qu’au Meilleur des mondes. On y voit à l’œuvre un Bureau des psychologues qui ressemble beaucoup aux psychohistoriciens d’Asimov. On y remplace « Mon Ford » par Gallup ou Ipsos, dans une société américaine où l’emprise des sondages s’étend sur la vie politique. Et comme dans toute dystopie qui se respecte, manipulation éhontée, répression violente, et domination composent le cocktail normal du fonctionnement de la société de High Opp.

Autre influence probable : quand le roman est écrit, on est aussi aux grandes heures de la théorie polyarchique en science politique. Qui gouverne ? de Dahl a été publié en 1957. Le politologue y décrit une sphère politique autonome du reste de la société, sphère au sein de laquelle se joue la concurrence entre les leaders. Herbert retourne la vison plutôt optimiste de Dahl en mettant en scène la manipulation de la population, à qui on fait sembler de donner le droit de choisir sa politique, au seul profit de l'oligarchie régnante, et en réintégrant la violence physique dans la concurrence entre leaders ; il se rapproche par là des théories élitistes de Mosca ou de Michels par exemple.

Dans le concret, la compétition, décrite dans le roman entre les Bureaux du gouvernement en conflit pour le pouvoir, rappelle les luttes pour l’hégémonie au sein de la structure de pouvoir stalinienne par exemple. On peut aussi penser à la haine qui oppose, aux USA et encore aujourd’hui, les « patriciens » de la CIA aux « plébéiens » du FBI.

Sur le plan narratif, "High-Opp", roman court, presque un premier jet, se caractérise par une rapidité de résolution des problèmes qui ne serait plus utilisée aujourd’hui. Certains effets - le maquillage et les perruques pour se déguiser – ressemblent à des effets de théâtre ou évoquent un épisode de la Twilight Zone.
Et pourtant, la lecture de "High-Opp" est agréable car les enjeux sont clairs et leur résolution rapide. Le roman se lit vite et bien, dans une sorte de nostalgie pour une SF qu’on n’écrirait plus comme ça de nos jours (et je passe ici sur les personnages de femmes, tellement datés). Aurait-on la même lecture indulgente pour le roman retrouvé d’un illustre inconnu ? Pas sûr. Mais qu’importe. C’est d’Herbert qu’il s’agit, on le retrouve avec plaisir, il pose des problèmes qu’on retrouvera chez Brunner par exemple, notamment dans Sur l’onde de choc, et puis, "High-Opp" pose tant de questions, qu'il développera par la suite, sur le pouvoir, et ressemble tant à une V1 du Cycle des saboteurs qu’on ne peut que prendre plaisir à cette archéologie littéraire.

High Opp, Frank Herbert

4 commentaires:

Anudar Bruseis a dit…

Alors, c'était bon hein ? Merci pour le lien au fait :)

Gromovar a dit…

Très sympa en effet. Léger et enlevé.

Lorhkan a dit…

Incroyable, Herbert a encore des surprises à dévoiler ! ;)

Gromovar a dit…

Et des agréables :)