mercredi 17 décembre 2014

Swift, Sade et Rousseau sont dans un bateau


"029-Marie" – on ne saura jamais ce que signifient ces prénoms numérisés – est le second roman de Franck Manuel. Jamais désagréable, il n’en reste pas moins fortement dispensable.

Futur indéterminé, planète Terre, lieu exact indéterminé.
029-Marie est une enseignante - ou ce qui reste de ce métier en voie d’extinction - qui élève seule, et avec peine, son fils (là, entre l’emploi, la monoparentalité douloureuse, et la première scène dans un métro, on sent immédiatement qu’on est dans un texte français). Le monde dans lequel elle vit n’est guère ragoutant. Coupés de la nature, effrayés par l’air, le ciel, les animaux, déstabilisés par le fait même de marcher sur un sol non artificiel, 029-Marie et ses « compatriotes » sont des plantes de serre, amputés par leur culture de ce qui faisait leur humanité. Non contents de vivre en aquarium, ils doivent respecter un Code du Comportement, séculaire (on n’en saura pas plus), dont on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’il proscrit tout contact physique sous peine d’expiation publique et immédiate. Dans ce contexte, tous portent de longues robes couvrant l’intégralité de leur peau à l’exception du visage (des colancors ?), et il est bien évident que le sexe ne saurait être toléré, pas plus que l’énonciation, ou la représentation fut-elle mentale, des parties du corps humain. Tabou, tabou, tabou.

029-Marie, guère heureuse et qui s’ennuie beaucoup dans sa vie, est contactée par une chaine de télé qui lui propose d’infiltrer une de ces croisières interplanétaires clandestines durant lesquelles quelques happy few vont à la rencontre de sexualités exotiques avec des aliens, et d’abord à la rencontre de la sexualité tout court. Ses pérégrinations, diffusées sur les tablettes des humains, bouleverseront la société au point de semer les graines d’une révolution à venir.

Pourquoi pas ? Hélas, trop de problèmes dans ce roman.

D’abord, on est ici dans de la SF hors-sol (pour reprendre l'expression de la 4ème de couv). Peu, pour ne pas dire pas, de world building, peu de caractérisation (à part celle de 029-Marie, quand même très convenue). Le roman saute de scène en scène, sans grande transition mis à part les biens pratiques phases d’hibernation qui abrègent les voyages interplanétaires. Une planète, une relation, une autre planète, une autre relation, quelques flashes mémoriels, et une seconde intrigue dont on se demande si elle ne sert pas juste à augmenter le nombre de pages jusqu’à la fin qui illustre de manière surréaliste la réunion des contraires que le Loi avait séparés. Par moment, ces sauts de puce successifs dans un exotisme toujours renouvelé m’a rappelé Swift et son Gulliver. Sentiment conforté par l’impression tenace d’être ici dans la simple illustration de deux ou trois idées, guère originales de surcroit, j’y reviendrai.

Ensuite, la succession des scènes sexuelles, jamais racoleuses il est vrai, m’a rapidement lassé. Nebal, qui a aimé le roman lui, parle justement de réminiscences sadiennes. Pas de chance, Sade commence toujours par me faire sourire avant de profondément m’ennuyer.

Enfin, les idées, parlons-en. Dystopique mais trop esquissée pour inspirer quoi que ce soit (et d’ailleurs quelle dystopie n'est pas tiède après Orwell et son « Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain... éternellement. » ?), le roman est de plus teinté d’un rousseauisme naïf qui montre des humains pervertis par la société au point d’être devenu étrangers tant à leur nature qu’à la nature. La solution passe par le réencastrement de l’homme dans son milieu naturel grâce au sexe comme force potentiellement révolutionnaire. Sans oublier une dénonciation bien modeste des dérives de la virtualité et la tarte à la crème habituelle des puissants occultes qui intriguent et manipulent. Rien n’est bien neuf et tout est traité par-dessus la jambe. Dommage.

Swift, Sade, rousseau, tout le XVIIIème siècle semble s’être donné rendez-vous dans les 192 pages de ce roman. En oubliant les modes de narration contemporains.

Le livre se lit pourtant, sans déplaisir. Mais si on s’intéresse à la répression sexuelle et qu’on veut un vrai  contexte, faute de lire Malinowski on préfèrera le 1984 d’Orwell ou La servante écarlate de Margaret Atwood.

029-Marie, Franck Manuel

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