mercredi 13 août 2014

Pax formicae


"Les derniers jours du Paradis", dernier roman de RC 'Spin' Wilson, commence en 2014 aux USA, alors qu’on s’apprête à célébrer comme il se doit le centenaire de l’armistice de 1914. Une Paix de 100 ans qui fait suite à celle de Polanyi.

Comme tu es sagace, lecteur, tu comprends immédiatement qu’il s’agit ici d’une uchronie. La Grande Guerre n’a pas eu lieu, ni la Révolution Russe, ni la Seconde Guerre Mondiale, ni les bombes atomiques, etc. La SDN y existe même encore et elle semble efficace. Sans course aux armements, le monde imaginé de Wilson est techniquement en retrait par rapport au notre – on s’y croirait à peu près dans les années 50. Il est aussi globalement plus pacifique, plus calme, et presque partout socialement plus avancé. Que demander de plus ?

Mais il y a un ver dans le fruit. Un gros. En effet, la couche radio réflexive, qui entoure la Terre et rend possible toute les communications sans fil à longue distance, n’est pas une qu’une enveloppe d’air ionisé comme le croit le commun, même sur Wikipédia. C’est, en fait, une entité vivante extra-terrestre, à l’intelligence distribuée et aux objectifs obscurs. Elle aurait orienté, par les manipulations discrètes que permet le contrôle de toutes les communications, le développement de la race humaine dans une direction pacifique, sa domestication. Fort peu d’humains le savent ; seuls les scientifiques membres de la très secrète Correspondence Society ont découvert la vérité. Beaucoup d’entre eux l’ont payé de leur vie en 2007, quand l’entité qu’ils avaient nommé l’Hypercolonie élimina, via des simulacres parfaits d’humains, la plupart de ceux qu’elle considérait comme une menace. Qu’en est-il depuis ? Que veut vraiment l’Hypercolonie ? D’où viennent les simulacres et combien sont-ils ? Autant de questions sans réponse.

2014, un soir. Cassie, fille orpheline de parents assassinés en 2007, voit mourir accidentellement sous ses yeux un simulacre venu la débusquer dans l’appartement de sa tante, où elle vit dans le secret depuis des années avec son jeune frère, Thomas. Tante absente, procédures de sécurité stricte, Cassie embarque Thomas et file prévenir le membre de la Society le plus proche, le sulfureux Léo Beck, fils de Werner, le leader officieux du groupe. L’Hypercolonie les a retrouvés.
Commence alors pour les trois jeunes gens, accompagnés de la petite amie de Léo, Beth, une mortelle randonnée qui les conduira jusqu’au Chili, sur les traces de Werner, le seul homme qui pense savoir comment détruire l’Hypercolonie. Il y retrouveront non seulement celui qui se présente comme le seul espoir de l’Humanité mais aussi ses compagnons de route, l’oncle et la tante de Cassie, lui venu pour aider Beck, elle pour récupérer ses neveux et les mettre à l’abri.
C’est dans le désert de l’Atacama qu’aura lieu le rendez-vous décisif entre humanité et entité cosmique.

Disons-le ici clairement. "Les derniers jours du Paradis", même si ce n’est jamais dit, appartient au sous-genre New Adult ( !?! ). Je ne suis donc pas la cible. J’y regrette les explications maintes fois répétées comme si l’auteur craignait que ses lecteurs rookies perdent le fil. J’y assiste aux scènes attendues d’émancipation de la nouvelle génération. J’y suis bien plus agacé que sensible aux émois et développements sentimentaux, tout en incertitude, de (très) jeunes adultes en découverte de leur cœur et de leur corps. Heureusement, on y échappe globalement à la mièvrerie. Mais ce n’est pas ma came.

Ceci posé, j’ai lu le roman vite et avec plaisir. Le complot, le secret, interrogent et entrainent dans le plaisir du dévoilement. L’intrigue, au développement simple, tire le lecteur sans temps mort d’un danger au suivant. Pour ce faire, elle alterne deux fils, les « jeunes » et les « adultes », dans une succession de chapitre courts. Les explications arrivent à intervalle régulier - même si elles sont trop appuyées à mon goût - mais elles donnent au lecteur le sentiment d’avancer dans la compréhension du tableau global. Wilson montre ici qu’on peut faire une SF lisible par tout un chacun, à contrepied des accusations récurrentes d’élitisme scientifique adressées au genre. Scories NA mises à part, "Les derniers jours du Paradis" rappelle la SF d’envahisseurs des années 50, celle de la Twilight Zone, de L’invasion des profanateurs, de Finney, auquel il fait beaucoup penser, ou du Village des damnés de Wyndham - ce n’est pas un hasard si l’un des personnages secondaires du roman s’appelle Wyndham. Il en retrouve la simplicité des mécanismes de résolution et la proximité au lecteur qu’amène des personnages principaux presque normaux. Même la brièveté relative du roman – un peu plus de 300 pages – rappelle cette SF plus simple, presque naïve, qui fut celle de l’après-guerre. "Les derniers jours du Paradis", c’est une série B à la Mr Eddy.

Mais c’est aussi, en version plus simple que chez Wyndham - NA oblige - une réflexion sur le choix à faire entre liberté et sécurité, liberté et prospérité. Le loup et le chien.
On s’y demande aussi s’il est juste pour un seul de s’arroger le droit de décider au nom de tous.
On y réalise encore que le sang est le prix de la liberté.
On y approche enfin les mécanismes d’émergence qui assemblent en collectifs intelligents des individualités stupides.
Ce n’est pas si mal pour un roman rapide à lire et principalement distractif qui est une propédeutique évidente au magistral Spin. En revanche, ne pas venir pour l’uchronie, elle n’est vraiment que la lointaine toile de fond sur laquelle se déroule l’histoire.

"Les derniers jours du Paradis" laissera sans doute sur leur faim les vieux briscards. C’est, en revanche, un livre à offrir à des jeunes, ou à des amis qu’on veut initier en douceur à la SF.

Les derniers jours du Paradis, RC Wilson

19 commentaires:

Anudar a dit…

Ouais, c'est un Wilson habituel en fait. Nihil novus sub soli. Par curiosité malsaine je suis preneur d'un spoil sur la fin, par mail bien sûr, puisque je ne le lirai pas.

Gromovar a dit…

Ca t'arrive dans la journée.

Plume a dit…

Vu mes récentes lectures NA (et ce que j'en ai pensé), je vais éviter celui-là. En plus, j'avais "seulement" bien aimé Spin, considéré comme son chef d'oeuvre, donc si c'est d'un niveau inférieur...

Gromovar a dit…

@ Plume : Tu n'es pas la cible non plus.

Lhisbei a dit…

Je ne lis pas ta chro (pas encore lu le bouquin) mais je me permets de remarquer qu'il manque une licorne et des petits cœurs enamourés qui clignotent. Au moins tu attirerais les New Adult

signée : une autre vielle peau acariâtre.

Lhisbei a dit…

Signé.
(grr)

Gromovar a dit…

Le Dieu de la bonté t'a puni de ton biatchage ;)

Lhisbei a dit…

Oh non il m'a puni autrement...

Escrocgriffe a dit…

Je découvre le "New Adult », j’avoue être de plus en plus troublé par ces catégorisations, bon, pourquoi pas...

Gromovar a dit…

Ouaip. Idem. Entre la microsegmentation d'éditeurs qui traitent le marché comme des lapins pris dans des phares de voitures, et l'insécurité de lecteurs qui ne sont de moins en moins...

Ma génération a lu des livres adulte car il n'y avait que ça et personne n'a eu de problème particulier. GRRM disait l'autre jour dans une itw, "Mon Harry Potter, c'était Conan le Barbare"

Efelle a dit…

En effet le côté didactique est très appuyé...

Gromovar a dit…

N'est ce pas ? ;)

Tigger Lilly a dit…

New adult ? gné ? C'est la même chose que le Young Adult ?

J'ai le bouquin, donc je le lirai, reste à savoir quand. Je pars dans l'idée de lire du divertissement sympa donc.

Gromovar a dit…

J'ai cru comprendre que le Young Adult était peut-être un poil plus jeune, mais j'avoue que je m'y perds.

Lorhkan a dit…

J'aime bien ce que j'ai lu de Wilson, donc pourquoi pas.
Mais il arrêter de segmenter les lecteurs, c'est vraiment fatigant...

Gromovar a dit…

Yep :)

Efelle a dit…

Je viens de le terminer, malgré le côté didactique très appuyé au début, la lecture s'est révélé plaisante. Pas le meilleur Wilson mais un bon moment.

Xapur LeMystique a dit…

Je n'ai pas trop été gêné par l'aspect NA, sans doute mon côté "djeuns" ;)

Gromovar a dit…

Ouais. Moi, les petits jeunes qui se reniflent en s'interrogeanrt sur leurs émois...

Mais, je suis vil.