mercredi 27 novembre 2013

Précis de symbiologie


"Parasite" est le premier roman du nouveau cycle de Mira Grant, intitulé Parasitology.
Elle y raconte une histoire d'un futur proche, très proche, et inquiétant, très inquiétant.

Notre monde, dans moins de dix ans. Symbogen, mégacorporation spécialisée dans les biotechnologies, vend des vers solitaires sur mesure, génétiquement modifiés, à ingérer. Ces commensaux manmade servent à lutter contre certaines maladies et à améliorer nombre de fonctions métaboliques. Distribués dans le monde entier, adaptés aux besoins spécifiques de diverses catégories de patients, les vers semblent une vraie révolution médicale. Mais rien ne marche jamais comme prévu, et les vers semblent capables de bien plus qu’annoncé sur la notice.
L'intrigue commence donc avec le « réveil » miraculeuse d’une jeune femme accidentée de la route, sortie in extremis d’un coma dépassé sans doute sous l'influence de son ver. Elle devient vite bien plus sinistre.

Mon avis sur "Parasite" est mitigé, bien que le positif domine (car je suis faible et ne résiste pas à un secret). Analysons donc un peu.

Grant base son roman sur l’application « logique » de l’hypothèse de l’hygiène, selon laquelle le haut niveau d’hygiène dans lequel vivent les occidentaux depuis quelques décennies augmente les risques d’allergie et de maladies inflammatoires chroniques, par manque d’habituation du corps aux agressions pathogènes. Elle en tire un développement « évident » : pour limiter les désagréments causés par le haut niveau d’hygiène, la mise en contact permanent avec un parasite, modifié génétiquement pour être bénin, est un moyen de stimuler le système immunitaire. Il est même possible créer plusieurs versions du parasite et d’adjoindre à certains des fonctions supplémentaires (production d’insuline pour les diabétiques, libération d’œstrogènes pour les femmes vivant dans des zones où la contraception est difficile, etc…). Et tout ceci, sans le moindre effort. Juste une pilule à avaler, contenant l’œuf du ver, puis un antiparasite à prendre deux ans plus tard, pour se débarrasser du parasite usagé afin d’en installer un neuf, peut-être même une nouvelle version dotée de nouvelles fonctions. Aussi cool que de changer d’iPhone, et moins fréquent. Sauf si ça bugge (comme le prévoyait Peter Watts dans cette interview).

Grant tire tout ce qu’il est possible de son idée, et la pertinence ou la logique interne de ses développements n’est pas prise en défaut (en tout cas par le non-spécialiste que je suis, assisté par un peu de Google Search). Elle pousse simplement à leur limite des connaissances avérées sur la biologie des parasites et leurs capacités de modifications des fonctions cérébrales supérieures.

La narration est rapide, efficace. "Parasite" est un page turner machiavélique car si le lecteur y avance vite, anxieux de savoir le fin mot de l’histoire, c’est autant par curiosité personnelle que parce qu’il pressent tout ce que la vérité à découvrir peut signifier pour ce personnage principal qui lui inspire de la sympathie.

En effet, Grant crée pour "Parasite" une riche galerie de personnages intéressants, au centre de laquelle se trouve Sal, la miraculée, qui a repris conscience mais a perdu toute mémoire, et doit réapprendre non seulement qui elle était mais aussi tout ce qu’elle savait comme femme adulte. Six ans après son réveil, elle est, dans beaucoup de domaines encore, une enfant de six ans qui tâtonne pour mener sa vie, et qui tente de le faire sous la tutelle judiciaire de ses parents et la surveillance constante de Symbogen qui paie les factures médicales. Plus sociable qu’avant son accident, appréciée de beaucoup, Sal sent confusément que son entourage est loin de n’être constitué que de gens qui ont son intérêt comme priorité. Mais à qui faire confiance ? Sur quoi se baser pour ce faire ? Mis à part son boyfriend (et un chien o_O), tout le monde est potentiellement suspect.

Au-delà même de l’enquête et de ses mystères, Grant montre au lecteur les difficultés qu’il y a à reconstruire une identité, et à réintégrer une famille qui a, peu ou prou, perdu une fille. Tant de souvenirs communs ont été perdus, tant d’éléments de personnalité ont changé. Que reste-t-il de la femme qu’elle était et qui était leur parente ? Ce hiatus est bien mis en scène par l’auteur. C’est, à mon sens, le point fort du roman.

On croise aussi, dans "Parasite" Steven Banks, le fondateur de Symbogen, présenté en action et par le biais de longs extraits d’une interview donnée à Rolling Stones. Surpuissant, manipulateur, menaçant sans en avoir l’air, Banks rappelle fortement les petits génies de la nouvelle économie, Jobs ou Zuckerberg par exemple, brillants, charmeurs, sans scrupule, et au final bien plus sombre que leur image publique.

Et pour finir, un cast de personnages secondaires suffisamment développés pour ce qu’ils sont à faire dans l’intrigue.

Les défauts de "Parasite" ne sont pas moins réels que ses qualités.

D’abord, pour quelqu’un qui a lu Feed , l’intrigue et les personnages présentent beaucoup de similitudes. Il y a une impression de déjà-vu ou de recyclage de la part de l’auteur qui est, par moments, vraiment dérangeante.

Ensuite, il faut admettre un certain développement du récit - que je ne peux spoiler ici, et qui concerne plusieurs personnages importants (notamment Tansy et Adam) - et accepter de considérer que Grant ne tombe pas à ce moment dans le bullshit pur et simple. La filiation opportune de l’ami de Sal pose le même problème. J’ai fait le choix de privilégier le récit et d’accepter ce développement, tous les lecteurs ne le voudront peut-être pas.

Enfin, comme souvent dans les thrillers d’anticipation techno-futuristes, on en sort avec le sentiment que tout s’emboite un peu trop bien, même quand ça semble difficile à emboiter. Certains retournements ou certaines facilités sont trop évidemment présents car nécessaires. C’est gênant ; néanmoins, ici, les échafaudages se voient un peu moins que dans d’autres romans de la même eau.

Au final, "Parasite", qui n’est qu’un tome 1 et laisse donc son lecteur en plan au milieu de l’histoire, à de vrais côtés agaçants, mais il constitue un divertissement efficace par lequel on peut choisir de se laisser emporter pour y trouver du plaisir, à condition d’accepter de n’être pas trop regardant sur certaines faiblesses.

Parasite, Mira Grant

8 commentaires:

Lune a dit…

Hâte de le lire et de voir ces qualités et défauts de mes yeux !
Dommage pour la similitude avec Feed, d'ailleurs elle commence par l'ultramédicalisation.
J'adore la couv' en tous cas !

Anudar a dit…

C'est en VO ou en VF ?

Gromovar a dit…

@ Lune : Traduit bientôt je pense. Feed a bien marché je crois.

@ Anudar : VO pour l'instant.

Shaya a dit…

Ca me parle plus que Feed en tout cas, peut-être l'occasion pour moi de découvrir l'auteure :)

Kurisu a dit…

Ce roman m'intrigue... J'espère que la VF arrivera bientôt.

Escrocgriffe a dit…

Pour moi, attrappé le ver solitaire est déjà digne d’un roman horrifique ^^ J’ai hâte de lire ce roman !

Alias a dit…

Je soupçonne que le coup du ver solitaire est inspiré d'une pratique encore en vigueur pour maigrir.

Ça fonctionne, certes, mais il y a des effets secondaires...

Gromovar a dit…

Je n'ai pas d'info sur une VF mais je pense que ça peut voir le jour. Auteur connue, techno-thriller, le potentiel est là.