samedi 19 mai 2012

How is the rating ?


"Feed" est un roman post-apo de Mira Grant (pseudo de Seanan McGuire), nominé Hugo 2011 et Shirley Jackson Award 2011. Nominations, blogging, zombies, pouvais-je décemment le laisser passer ? D’autant qu’aujourd’hui est le 5ème anniversaire de Quoi de neuf sur ma pile (comme vous pouvez le constater, ça démarrait pas bien fort, et la première chronique est ici, on était loin du connard élitiste).
L’héroïne de "Feed" (jeu de mot en anglais avec ce verbe/nom qui signifie à la fois nourrir et fil d’info), qui raconte à la première personne, est Georgia, blogueuse newsie du site After the End Times. Elle travaille avec deux proches, son frère Shaun, blogueur irwin, et sa meilleure amie Buffy, la fictionnaliste. Il faut dire qu’en 2040, 26 ans après l’éruption de l’épidémie zombifique, les blogueurs représentent une grande partie des médias. La presse écrite s’éteint doucement et il n’est jamais vraiment question d’audiovisuel dans le roman. Et, en 2040, pour la première fois, un candidat aux primaires républicaines intègre une équipe de blogueurs à sa campagne pour rendre compte le plus honnêtement possible de ce qui s’y passe. Ce sera Georgia, Shaun et Buffy, dont le rêve commun se réalise.
"Feed" décrit un monde à la fois proche et éloigné du notre. En 2014, les zombies sont apparus sur Terre et ils ont tué au moins un tiers de l’humanité en peu de temps. Puis les hommes se sont rassemblés, ont résisté, reconquis des zones qui sont maintenant plus ou moins sécurisées, et ils vivent depuis en coexistant avec la mortelle menace zombifique, épée de Damoclès pesant en permanence sur et dans la tête de chacun. Car les zombies sont nés de la rencontre accidentelle, dans quelques corps humains, de deux virus transformés par la médecine, puis de leur recombinaison en une nouvelle entité aux effets imprévus. Constitué, entre autre, d’un élément conçu pour se propager à toute l’humanité par voie aérienne, le virus mutant est maintenant dormant dans chaque humain. De ce fait, la zombification se produit lorsqu’une personne meurt (y compris de mort naturelle), le virus se réveillant alors, ou lorsqu’elle a été en contact avec le virus activé, par voie sanguine, humorale, etc. (c’est à dire par contact avec un zombie ou ses sécrétions). Le virus est dans le corps de celui qu’il va transformer et cela est vrai durant toute sa vie. Ce petit truc scénaristique, outre qu’il explique comment l’éruption a commencé sans recourir à la magie ou à la surpopulation infernale, est extrêmement futé. Comme les communistes dans les années 50, comme les terroristes (islamistes ou pas), comme toute forme de cinquième colonne, les zombies sont au milieu de nous, ils nous ressemblent, nous croyons qu’ils sont des nôtres, mais ils « n’attendent » que l’occasion de révéler leur vrai nature en nous agressant. Cette peur permanente dans laquelle vit l’humanité, et que Georgia pointe du doigt explicitement, justifie des mesures de contrôle permanentes, intrusives, extrêmement attentatoires aux libertés. Tests sanguins à tout bout de champ, stérilisation chimique post-éruption, limitation de la liberté de circulation liée à l’obtention de licences, règles sacrificielles impliquant qu’il est préférable de tuer un « innocent » que de laisser filer un « zombie », règles assurantielles rendant obligatoires des systèmes de sécurité sophistiqués, le monde de "Feed", est un monde dans lequel le Patriot Act pourrait passer pour un Bill of Rights. C’est aussi un monde qui a été transformé dans son fonctionnement. Les rassemblements d’un grand nombre de personnes sont rares et incongrus, beaucoup ne sortent que très peu, préférant la sécurité d’un espace protégé au risque du contact avec d’autres humains (rappelons que si une crise cardiaque vous tue, quelques minutes après vous deviendrez un zombie mortel pour tous ceux qui vous entourent, ça ne pousse pas à la convivialité), les contacts peau à peau mettent mal à l'aise ceux qui ont grandi à côté des zombies, les les longs voyages sont rares tant le risque est grand hors des zones résidentielles, certains lieux ont été déclarés abandonnés car impossible à reconquérir et à protéger, même les animaux sont potentiellement sujets à l’amplification (le moment où le virus s’éveille), ce qui implique quantité de règles et de lois existantes ou souhaitées qui ont très fortement réduit la présence des animaux auprès des hommes.
Certains romans sont tirés par leurs personnages, c’est clairement le cas de "Feed". Développés et détaillés, Georgia, et Shaun sont rapidement attachants. Enfants adoptés de parents morts à cause de la crise, ils ont remplacé chez leurs parents adoptifs un fils tué par son animal domestique. Sans vrai amour pour eux, leurs parents adoptifs les exploitent pour ramener de l’audience sur leurs sites de blogging. L’audience c’est la notoriété, et la notoriété est convertible en argent, pouvoir, privilèges. Grant reprend la thématique de Doctorow en lui donnant un traitement adulte. Ayant compris très jeunes qu’il ne pouvaient compter que l’un sur l’autre, ils ont une relation d’une force incroyable dont certains commentateurs américains ahuris ont regretté qu’elle « tangente l’inceste », no comment. Mais dans un monde où le blogging est la source principale d’information et de distraction, Georgia et Shaun aussi maintiennent leurs propres sites, qui leur rapportent de l’argent en fonction du nombre de clicks et du pourcentage de trafic. Leur affaire est clairement une petite entreprise qui cherche de la part de marché ; la couverture de l’intérieur des primaires est une superbe opportunité de passer un niveau important dans ce qui est bien plus une profession qu’un loisir. Si Georgia fait dans les news, habitée, hantée, par sa quête de la vérité et sa volonté impérieuse de la transmettre, Shaun, en tant qu’irwin, donne plus dans le spectacle et l’émotion forte. Quand à leur amie Buffy, elle est leur brillante techie et publie par ailleurs sur son site personnel de mauvaises fictions et de la mauvaise poésie pour lesquelles elle a un public de fan (nous sommes ici assez près de ce qu’est la répartition des blogueurs dans notre monde, si nous y ajoutons ce que Grant appelle les Aunties qui mettent du baume au cœur en parlant de leurs recettes et de leur chat).
Journaliste embedded, Georgia essaie à chaque instant d’être intègre et de ne pas travestir ou édulcorer la vérité. Et c’est de plus en plus difficile au fur de la montée de son admiration personnelle et politique pour le sénateur qu’elle suit (problème des blogueurs trop potes avec les auteurs, mais aussi des journalistes trop proches des politiques qu’il suivent, problème éternel des relations entre celui qui raconte et celui qui est raconté). Confrontée à une conspiration, Georgia mettra au-dessus de toute considération, y compris de sécurité, la recherche et la divulgation de la vérité. Georgia est une journaliste comme devraient l’être tous les journalistes du monde. Savoir et diffuser sont les deux drive de la vie de la blogueuse, un impératif tellement fort qu’il est l’illustration de ce que Rilke écrivait à son jeune poète « Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d'écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre cœur; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s'il vous était interdit d'écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d'une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s'il vous était donné d'aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple "il le faut", alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu'en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette impulsion. ».
Le groupe paiera cher cet impératif, car toute vérité n’est pas bonne à dévoiler.
"Feed" est un bon roman qui pose des questions intéressantes, qui présente au lecteur des personnages forts et attachants, avec lesquels il se réjouira et pour lesquels il s’inquiètera. Si je devais pointer un défaut du roman, je dirai que la résolution de la conspiration est vraiment trop évidente. Certes, ce n’est pas un whodunnit, mais on aurait pu espérer un peu plus tortueux. On pourra regretter aussi d’avoir peu de visions extérieures, mais c’est le jeu de la première personne, l’identification au narrateur se fait au prix du sacrifice d’autres points de vue. Mais globalement c’est agréable, rythmé, simple et ça se lit très vite malgré le nombre de pages car on a envie de savoir la suite. C’est donc du bon entertainment, plutôt intelligent par ailleurs ce qui ne gâche rien.
Feed, Mira Grant


Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly

14 commentaires:

Thom a dit…

Je commence par souhaité un bon anniversaire à ce blog.

Tu m'as bien donné envie de lire ce bouquin. En plus pour une fois, on semble avoir une explication au départ de l'infection ce qui est un gros plus dans les bouquins de zombies.

Lune a dit…

Joyeux anniv le blog !

Il m'a l'air super ce bouquin, sais-tu s'il doit être traduit ?

Gromovar a dit…

Merci à vous.

Il y a même une vraie explication scientifique.

Je ne crois pas qu'il soit en cours de traduction.

Anudar a dit…

Bon anniversaire au blog de Gromovar :) !

Gromovar a dit…

Grazie mile, Anudar

Lhisbei a dit…

bon blogbirthday Frère Grom :)

Gromovar a dit…

Grand merci, dame Lhisbei :)

Guillaume44 a dit…

5 ans déjà, mais que s'est-il donc passé depuis ? Une palanquée de chroniques apparemment ! ^^

Gromovar a dit…

Et un super prix mis en route.

Verti a dit…

Comment ça connard élitiste? Je croyais que le cafard cosmique n'existait plus?

Gromovar a dit…

Disons "Pas aimable" alors.

Guillaume44 a dit…

Le site Cafard Cosmique existe toujours, il est juste en suspens.

Acr0 a dit…

Tiens j'étais passée à côté de ta chronique ! Tu as bien fait de faire un petit billet VS :)
Bon, quelques couacs mais dans l'ensemble tu as l'air de trouver ça pas mal. Chouette !

Gromovar a dit…

Oui, c'est bien sympa.

Pour les couacs, tu sais que je ne suis jamais content ;)