samedi 16 février 2013

Fondu au noir


Jo Walton vient d'obtenir le Hugo, le Nebula, et le British Fantasy Award pour son roman « Among Others ». Ca m’a attiré l’œil mais, mon goût pour l’uchronie aidant, j’ai décidé de faire connaissance avec elle par l’entremise de "Farthing", nominé Nébula, Quill Award, John W. Campbell, Locus, Sidewise Award. Bien m’en a pris car "Farthing" est un très beau roman, injustement non traduit en français (c’est aussi le premier d’une trilogie, mais il peut se lire indépendamment de ses suites).

1949, Angleterre. Non soutenu dans son effort de guerre par les USA, le pays a signé une paix séparée avec l’Allemagne nazie en 1941, répondant ainsi favorablement à cette ambassade de Rudolf Hess qui est le fond de « La séparation » de Christopher Priest. Le petit groupe de politiques, tous membres de l’aristocratie, qui a conduit les négociations est connu de l’opinion comme le « Farthing Set », du nom de la propriété familiale de l’un des protagonistes (un Cliveden set qui aurait réussi). Ils sont riches, puissants, influents ; ils ont mis Churchill à l’écart de la vie publique. Dans cette Angleterre, on n’aime guère les juifs ni les communistes (ce n’est pas original en Europe à l’époque), mais elle est restée une démocratie où les droits de l’Homme sont garantis. Lors d’un week-end festif dans la propriété de Farthing, l’un des hommes du « Farthing Set », précisément l'artisan de la paix, est assassiné, son corps poignardé à travers une étoile de David. Une délicate enquête policière commence.

Démarrant comme un whodunnit en lieu clos rappelant vaguement une partie de Cluedo, "Farthing" est un roman passionnant qui intrique des personnages et des visions du monde, et conduit le lecteur là où il ne pensait pas aller au départ. En effet, loin d’être un simple pastiche d’Agatha Christie, le roman s’éloigne progressivement tant de cette forme que de celle d’un police procedural à la Fatherland, pour mettre en évidence des enjeux infiniment plus élevés. Le meurtre fut un moyen, pas une fin. L’explication de celui-ci ne sera jamais complète, elle reposera sur des faisceaux de présomptions et des fils de déduction plus que sur des preuves objectives. Elle se heurtera aux contingences politiques d’un pays en crise.

Pour raconter son histoire, Walton utilise deux fils qui alternent sans cesse : un témoignage à la première personne narré par la fille de la famille, Lucy, mariée à un juif (et qui a donc perdu son nom prestigieux pour devenir madame Kahn) au grand dam de sa mère et contre les conseils avisés de son père ; une enquête conduite par un inspecteur de Scotland Yard, Carmichael, et son sergent, Royston, décrite de l’extérieur par un narrateur.
Cette double approche permet de confronter les différences de perceptions (la fille ne connaît pas tous les détails de l’enquête au contraire de l’inspecteur), mais aussi de représentations (les éléments connus ne sont pas interprétés de la même manière par les différents protagonistes). Elle permet aussi (car les deux personnages principaux ne parlent pas avec les mêmes personnes et n’entendent pas le mêmes arguments) de mettre en évidence l’antisémitisme ordinaire existant dans la société anglaise ainsi que les préjugés de caste de l’aristocratie de ce système démocratique particulier dans lequel existe encore aujourd’hui une Chambre des Pairs. On est dans l’ambiance des Vestiges du Jour aussi bien pour le protocole empesé (dentelles, tenues, smoking, repas en huit plats), que pour la stratification sociale extrême, ou la proximité de certains grands anglais avec les thèses nazis, notamment en ce qui concerne le « péril bolchévique ».

Le roman dit aussi fort bien, par petites touches apparemment anodines (remarques dialoguées, réactions corporelles), la peur qui gangrène les sociétés et finit par conduire à l’extrémisme, ainsi que les renoncements collectifs, par désintérêt, face aux atteintes qui sont faites aux libertés publiques.

Les personnages sont riches et témoignent de la complexité de toute situation réelle. Lucy a la vison du monde de sa caste mais est capable d’assez d’ouverture pour être sincèrement proche des domestiques et avoir conclu une mésalliance de haut vol. Carmichael, intègre, intelligent, et hélas détenteur d’un secret infamant, ira aussi loin que possible pour faire éclater la vérité (y compris en violant les procédures) mais finira par toucher ses limites lorsqu’il devra choisir entre son amour et la vérité. Royston, plus simple et basique (et surtout pragmatique) sera plus facile à sortir du jeu. David Kahn (le mari de Lucy) est de ces juifs qui crurent jusqu’au bout que rien de véritablement fâcheux ne pouvait arriver en Europe et que l’Histoire aura détrompés ; il a pour contrepoint une cuisinière exilée de Pologne qui a vu non seulement sa famille assassinée mais surtout la haine ordinaire des petites gens du pays et leur retournement rapide quand l’impensable est devenu possible. Autour d’eux gravitent des aristocrates tirant sans vergogne les ficelles de l'Histoire en dépit d’une démocratie anglaise d’autant plus fragile qu’elle n’a qu’une Constitution coutumière, des petites gens manipulés avec facilité, un peuple de domestiques traversés des mêmes déchirures que le reste de la population mais toujours naïvement loyaux à leurs maîtres dont ils s’envisagent comme des extensions plus que comme des êtres humains véritables (Vestiges du Jour encore).

Et, sous les yeux du lecteur, ce pays inventeur des premières chartes des droits glisse lentement et sans heurts vers l’autoritarisme, semblant faire de "Farthing" une préquelle au très beau Les îles du Soleil de MacLeod ou une invocation du 1984 d’Orwell auquel le roman fait une allusion déguisée (pas trop).
Joliment écrit, "Farthing" combine l’élégance d’un récit post-victorien à la profondeur d’une uchronie politique. De la belle ouvrage.

Farthing, Jo Walton

Ce roman participe (en anglais malheureusement) au Winter Time Travel


14 commentaires:

Efelle a dit…

Intéressant en effet, dommage que la traduction ne soit pas d'actualité.

Gromovar a dit…

Ouaip, très dommage.

Lhisbei a dit…

A priori une trad est prévue chez Denoël (http://www.actusf.com/forum/viewtopic.php?p=209154&sid=cc117604aacaca771b080f90dff8f58b)

Lhisbei a dit…

rectificatif ce n'est pas a priori. "Les éditions Denoël viennent d'acquérir pour leur collection Lunes d'encre Farthing de Jo Walton. Le roman sera traduit par Luc Carissimo et paraîtra en 2013."
source : Le blog de Lunes d'encre http://lunesdencre.eklablog.com/farthing-jo-walton-a44724274

Gromovar a dit…

Je viens de voir. Excellente nouvelle.

Dommage, ils ne pourront sûrement pas garder la superbe couverture grise.

Lhisbei a dit…

bon a priori ce n'est plus pour 2013 :(

Gromovar a dit…

Faudra-t-il grimper sur une grue nantaise ?

Gilles Dumay a dit…

On va éviter la grue nantaise. La bonne nouvelle c'est que le roman est traduit, la mauvaise nouvelle c'est que je n'ai pas pu le mettre au programme 2013.

Gromovar a dit…

Reste plus qu'à attendre.

yueyin a dit…

très tentant... je pourrais toujours le tenter en anglais s'il tarde trop :-) (et que je n'ai pas trop la flemme)

Lorhkan a dit…

Cool pour la traduction, encore un peu de patience donc, mais on a largement de quoi faire d'ici là !
En tout cas, tu donnes bien envie ! :)

Gromovar a dit…

Faudra lire d'autres trucs en attendant (ou tenter l'anglais pour les téméraires).

Ca ferait aussi un superbe film, si quelqu'un connait un réalisateur.

Acr0 a dit…

J'ai trouvé que les deux points de vue narratifs étaient aussi bien indispensables que particulièrement bien exploités. Jo Walton a une sacrée plume !

Gromovar a dit…

Ah oui, tout à fait.