dimanche 27 mai 2012

"J'ai vu tant de chose que vous humains ne pourrez pas croire"


"Leviathan wakes", nominé Hugo 2012, est le « premier » roman de James S.A. Corey, pseudonyme de l’auteur de fantasy Daniel Abraham et de Ty Franck créateur du monde de lExpansion dans lequel se déroule le roman et par ailleurs assistant de GRRM (décidément en ce moment je ne lis que des pseudos). Doté d’une identité secrète et d'un sidekick, Abraham quitte les sentiers, battus par lui, de la fantasy qu’il écrit d’habitude, et c’est Corey qui se lance dans le space-opera. Une vraie bonne idée et une très grande réussite.

Dans le monde de Corey, l’humanité est loin d’avoir atteint les étoiles. Elle ne s’est pas non plus transformée, ni en modifiant son code génétique, ni en mêlant biologique et électronique. Les humains de Corey nous ressemblent beaucoup ; ils ne vivent, de plus, pas bien loin de nous : la Terre, la Lune, Mars plus ou moins terraformée, et quelques habitats dans la ceinture d’astéroïdes, dans lesquels vivent quelques centaines de millions de personnes.

L’histoire de "Leviathan wakes" mêle habilement space-opera « old school » et roman noir, assorti d’une pointe d’horreur pour épicer le tout. Une héritière, en rupture avec sa riche famille d’origine lunaire, disparaît de Cérès, l’un des habitats les plus prospères de la Ceinture. Miller, un flic à la dérive doit la retrouver. Il plonge alors involontairement dans un complot bien plus grand que lui qui menace la survie même de l’espèce humaine, et au cœur d’un conflit qui embrase violemment toute l’aire d’expansion de l’humanité.

"Leviathan wakes", c’est d’abord la rencontre et la confrontation de deux hommes et de deux visions du monde. D’un côté, Miller, flic divorcé, en voie d’addiction à l’alcool, et en chute libre professionnelle au point de n’avoir pour coéquipier qu’un ex terrien (origine métropolitaine stigmatisée dans la Ceinture), puis, lorsque son équipier finit par démissionner et quitter Cérès pour échapper aux vexations qu’il subit, une femme mutée d’office pour avoir refusé le harcèlement de son supérieur. Miller, qui en a trop vu, est un pragmatique pur, machiavélien dans son approche, pratiquement amoral. Il fait ce qu’il juge nécessaire sur l’instant, sans s’embarrasser de principes moraux. Il n’est néanmoins pas un personnage manichéen. S’il se lance dans sa quête, c’est pour sauver la fille qu’il recherche, puis pour le plus grand bien de l’espèce humaine ; il voit dans la mission dont il se charge une chance de rédemption. Lorsque les évènements l’obligent à multiplier les actes contestables, il se sent glisser vers l’amoralité, en est sincèrement affecté, et ne tue jamais par plaisir ni sans regret. Mais Miller est un rationnel en finalité wébérien, il fait ce qu’il faut pour atteindre un objectif qui n’est pas contestable, empêcher le désastre de survenir. Il accepte même d’en payer le prix, moral et relationnel, et vit torturé et solitaire. Face à lui, Holden, devenu capitaine de vaisseau en étant l’un des seuls rescapés du meurtre brutal de son équipage, est un idéaliste, noble et moral, capable d’inspirer foi et adhésion. Pour Holden, l’important est de toujours rester fidèle son approche morale du monde. Son éthique ne peut passer la vie humaine par pertes et profits, et s’il rejoint Miller sur l’objectif final, il ne peut accepter l’idée suivant laquelle « tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces ». Holden est un rationnel en valeur, il pense que si la guerre est inévitable, elle doit être propre, et passe beaucoup de temps à chercher des solutions pacifiques ou négociées. Holden et Miller s’entraident et s’affrontent tout au long du roman, du moins à partir du moment où le space-op rejoint le noir et où il s’avère que les deux fils (uniques) entremêlés dans le roman n’en forment qu’un. Leur confrontation, active et verbale, constitue le moteur émotionnel de "Leviathan wakes". C’est un moteur puissant, et chaque lecteur se reconnaitra dans l’un ou l’autre de ces personnages principaux détaillés, développés, dotés d’un vrai background et de beaucoup de « chair ».

Autour d’Holden et Miller, nombre de seconds rôles, détaillés aussi, peuplent le roman, apportant par leurs actes et leurs paroles d’autres interrogations et d’autres points de vue.

Le roman aborde finement quantité de points de réflexion intéressants.

La question centrale du roman est celle de la Vérité. Qu’en faire quand on la détient ? La transparence est-elle nécessaire à la paix et à la démocratie (comme semblent le penser quantité d’intervenants aujourd’hui dans la foulée de Wikileaks), ou le secret d’Etat est-il la condition de la stabilité politique et de la sécurité physique qui est en le corollaire ? La réponse de Corey est balancée par la bouche de ses deux héros qui opposent éthique de conviction et éthique de responsabilité. J’avoue avoir un faible très marqué pour la seconde.

Corey montre, dans le même ordre d’idée, que la querelle des moyens peut être au moins aussi intense et douloureuse que celle des buts, et qu’il ne suffit pas d’être d’accord sur quoi faire pour l’être aussi sur comment.

Il décrit également le mécanisme par lequel une colonie de peuplement diverge progressivement de la population qui l’a engendrée, comment méfiance et inimitié s’installent entre le monde original et celui, structurellement centrifuge, qui en est issu ; il montre comment, même par delà les bonnes volontés unitaristes des acteurs, les cultures finissent par devenir si différentes que les deux populations ne peuvent plus se comprendre au niveau le plus fondamental (et je ne parle même pas des modifications morphologiques dues à une vie en micro gravité). Les habitants des Ceintures sont le premier pas vers les Extros d’Hypérion, descendants étrangers et incompréhensible de l’humanité.

Il dépeint encore les tendances centrifuges irrésistibles de ceux qui ont choisi le large, qu’il soient habitants de la Ceintures, ou colons anglais des treize colonies, et qui ne peuvent se résoudre que par une guerre d’indépendance. Dépendante de la Terre, voire de Mars, pour nombre de ses consommations, chichement rationnée sur toutes les ressources vitales telles que l’eau, l’air, ou l’espace, soumise aux risques permanents que posent le vide ou les radiations, la population spatiale ne peut pas accepter en plus la domination politique des planètes intérieures, cette entité imaginaire regroupant Mars et la Terre vues de la Ceinture, nonobstant l’inimitié existant entre ces deux planètes pour les mêmes raisons. Elle combattra donc avec ses moyens limités mais une grande ingéniosité pour sa liberté (parcimonie et ingéniosité étant ce qui caractérise le mieux la culture de la Ceinture). Dans le marais des négociations politiques que Corey donne à voir, il faut bien jouer ses atouts, en tirer le meilleur parti possible, surtout si on n’en a que peu.

Il s’interroge enfin sur les premiers contacts entre l’humanité et une vie étrangère, entre terreur, ivresse, et hubris. Le contact, si « limité » soit-il dans le roman, transforme les sociétés, les visions du monde, les équilibres stratégiques, et les alliances diplomatiques. When two worlds collide, c’est rarement beau à voir, de Temudjin à Cortes en passant par Custer.

Beaucoup de choses donc qui donnent à penser dans "Leviathan wakes". Mais ce roman est loin de n’être qu’un plaisir intellectuel. Il est bien écrit, rapide, rythmé, palpitant par son mystère, ses enjeux, ses personnages. Enquête solide, batailles spatiales épiques, technologie avancée, descriptions détaillés des lieux des choses et des gens, disant assez la qualité du world building, "Leviathan wakes" provoque chez le lecteur étonnement, inquiétude, peur, émerveillement, colère, joie, tristesse, dégout, entre autres. Ce roman prend le lecteur au cerveau et aux trippes à la fois et ne le lâche, lessivé, qu’à la fin du tour de manège.

"Leviathan wakes" est l’un des meilleurs romans que j’ai lu depuis longtemps ; s’il ne gagne pas le Hugo cette année c’est que les jurés sont des ânes. Quand on sait que GRRM a conseillé Corey, on n’est guère étonné de la qualité du rythme et du déroulement de l'histoire, tant l’avalanche narrative que représente le passage d’un mystère limité à une guerre intra système évoque celle qui conduisit le lecteur innocent de la visite d’un roi obèse dans un château fort perdu au Nord du royaume à une guerre civile continentale.

Leviathan wakes, James S. A. Corey

7 commentaires:

Efelle a dit…

Vendu !
On va attendre pour voir s'il choppe le Hugo et gagne sa traduction sinon ce sera en VO.

Gromovar a dit…

Wait and see.

Blop a dit…

Nan mais Gromovar, tu nous allèches avec ce chef-d'oeuvre en puissance, alors qu'il est en anglais. Une langue dans laquelle je ne peux lire que Harry Potter. Verte, je suis....;)

Gromovar a dit…

Adresse-toi aux traducteurs et aux éditeurs ;-)

Verti a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Verti a dit…

+++SPOILERS AHEAD+++
Après avoir lu ta chronique, je me suis jeté sur Leviathan Wakes. Durant les trois quarts du roman, j'avoue avoir été aspiré dans l'intrigue de ce page turner même si certains passages sont un peu longuets. Je pense notamment à la fuite d'Eros et aux escarmouches de couloirs incessantes auxquelles elle donne lieu.

Je n'ai pas pu m'empêcher de penser que sa longueur est symptomatique de la SFF d'aujourd'hui.
Avec 200 ou 300 pages de moins, en enlevant certains dialogues de série télé qui n'apportent rien à l'histoire, ou encore en évitant de répéter à tout bout de champ combien Julie occupe les pensées de Miller en la faisant apparaître à tous les détours de couloirs, le roman aurait été beaucoup plus digeste. Je crois que c'est aussi pour cela que la saga de Song of Ice and Fire m'est tombée des mains...
J'ai aussi regretté l'aspect trop pulp et le manque d'épaisseur de certains personnages. Je pense bien sûr à Dresden, caricature du banquier avide d'un monde post-Lehman Brothers et qualifié tout au long de son apparition de "sociopath" au cas on l'on aurait pas encore compris. Dans la même veine, justifier l'implication des scientifiques de l'équipe de Dresden dans un génocide en expliquant qu'ils ont été reprogrammés pour se comporter comme des sociopathes est absurde...Je ne pense pas qu'il faille beaucoup forcer l'humanité pour que certains de ses membres se livrent sciemment à ce genre d'atrocités...
Pour finir, l'ancien coéquipier de Miller qui vient de rejoindre une milice privée en tant que grunt et se montre en mesure de lui révéler les coordonnées d'une station spatiale "black ops" ultra secrète, la ficelle est un peu grosse non?
Voilà, c'était un peu long, mais je me sens mieux après l'avoir dit!:)

Gromovar a dit…

Nous ne sommes pas totalement d'accords, tu l'imagines (sauf pour le grunt copain, je suis d'accord ça parait un peu simple).
Pour la longueurs, il me semble que ça participe à l'ambiance. En ce qui me concerne j'ai de plus en plus de mal avec les romans au World building trop limité. Et j'adore littéralement Song of Fire and Ice. Sur ce point, nous ne pourrons pas partager des conseils.
Effectivement c'est assez pulp, moins je crois par l'histoire que par la centration sur les deux héros, l'adversaire n'étant qu'en arrière plan, ce qui est très caractéristique de la littérature (ou du cinéma) héroïque de manière hégémonique jusqu'aux années 70, puis régulièrement encore après.

Désolé si ça t'a déçu ;)