jeudi 30 juin 2011

La Soft Apocalypse de Will McIntosh


Vu comme ça, il n'a pas l'air dangereux. Ne pas s'y fier. Will McIntosh enfile les prix littéraires comme d'autres les perles, et son premier roman "Soft Apocalypse" fixe le genre, comme le "Neuromancer" de Gibson a fixé le cyberpunk en son temps. Réservé pour l'instant aux anglophones, Soft Apocalypse, arrive bientôt en France chez un éditeur dont le nom évoque un large cours d'eau sombre. Will McIntosh travaille à son prochain roman "Deadland" et a vu adapter sa nouvelle "Followed". Il a aussi un vrai métier, prof de psychologie sociale à South Georgia University, et a été l'élève de l'atelier littéraire de Walter Jon Williams.
Sa nouvelle "Bridesicle", prix des lecteurs d'Asimov's 2009 et Hugo 2010, est disponible en PDF ici.
Je le remercie de nous recevoir.

1) Bonjour Will. Je te remercie d’avoir accepté cette interview. Peux-tu te présenter pour les lecteurs français qui ne te connaitraient pas bien ?

J’ai gagné un prix Hugo et j’ai été finaliste Nébula. Mes nouvelles ont été publiées dans Asimov’s (où j’ai gagné le prix 2010 des lecteurs pour une nouvelle), Strange Horizons, Science Fiction and Fantasy, Best of the Year, et d’autres encore. Mon premier roman, Soft Apocalypse, est basé sur une nouvelle de 2005 qui a été nominé pour le prix British Science Fiction Association et le prix British Fantasy Society. Ma nouvelle « Followed », publiée dans l’anthologie The Living Dead, vient d’être adaptée en court métrage (http://www.imdb.com/title/tt1803157).
Je suis originaire de New York, mais j’ai vécu dans la Géorgie rurale pendant la plus grande partie de ma vie d’adulte. J’enseigne la psychologie à Southern Georgia University, où j’étudie les rencontres (dating) par Internet, et, dans un genre différent, la manière dont les choix TV, cinéma, musique, des gens sont affectés par la récession et la menace terroriste. Dans un genre encore différent, je suis devenu le père de jumeaux en 2008.

2) « Soft Apocalypse » est ton premier roman mais tu as un long et satisfaisant passé d’écrivains de nouvelles. Pourquoi as-tu décidé de transformer la nouvelle originale en roman ?

En fait, j’ai écrit trois nouvelles dans le monde de « Soft Apocalypse » avant de décider à en faire un roman (elles ont toutes été publiées dans Interzone). Comme les personnages se développaient, j’ai réalisé qu’il serait intéressant d’élargir ces nouvelles pour en faire un roman, et j’ai pensé aussi que le thème était dans l’air du temps.

3) Dans « Soft Apocalypse » le monde s’écroule progressivement. As-tu lu « The Great Stagnation » de Tyler Cowen ? Dirais-tu, comme lui, que l’Occident a mangé tous les fruits bas de la nature et de la civilisation, et doit maintenant lutter pour atteindre les fruits hauts ?

Je n’ai pas lu le livre de Cowen, mais oui, je pense que le monde industrialisé, et spécialement l’Occident, (et, soyons honnêtes, spécialement les USA) a épuisé les ressources terrestres à un rythme insoutenable. D’après ce que disent les scientifiques, nous allons le payer pendant des décennies.

4) Plus de guerre nucléaire ni d’invasion extra-terrestre dans la littérature apocalyptique. Dirais-tu que les romans apocalyptiques contemporains sont plus crédibles, et par là même plus effrayants ? Te sens-tu appartenir au mouvement soft-apo, avec des gens comme Andréas Eschbach ou Steven Amsterdam ?

Je pense que les romans contemporains sont de bons reflets de notre réalité. Pour la génération de la Guerre Froide, la guerre nucléaire était une menace réelle, sérieuse, et terrifiante. Ca l’est toujours d’une certaine manière, mais je pense qu’en regardant le passé nous pouvons nous dire que, si nous n’avons pas été assez fous jusqu’ici pour nous annihiler nous-mêmes à l’aide d’armes nucléaires, peut-être que nous ne le ferons jamais. Mais nous pourrions bien être assez fous pour ignorer une menace qui grandit plus lentement mais est aussi terrifiante que l’apocalypse nucléaire (même si elle est moins « tout ou rien ». En fait, si les scientifiques du monde entier ont raison (et c’est en général le cas), la question concernant cette menace n’est pas tant de savoir si un désastre se produira, mais seulement quelle sera sa gravité. C’est terrifiant.

5) Avec Fukushima, le changement climatique, le pic pétrolier, etc., penses-tu que nous approchons d’une « apocalypse douce » ?

Je pense que nous allons vers un déclin. En fait, il a déjà commencé. La seule question qui reste est : quelle sera son ampleur ? Dans « Soft Apocalypse » j’ai développé un scénario extrême, une vraie apocalypse. Les choses n’iront vraisemblablement pas aussi mal dans la réalité (espérons), mais, de tout ce que j’ai lu, la combinaison du pic pétrolier, de la surpopulation, et de l’épuisement des ressources nous garantit des temps difficiles – et des souffrances – dans l’avenir.

6) Dans « Soft Apocalypse », la tribu est le moyen de survivre. Penses-tu qu’il soit nécessaire pour l’homme moderne de recréer des communautés de petites tailles ? Comment cela devrait-il être accompli ?

Je me demande si nous sommes capable de revenir à des communautés de petite taille. Il ne semble pas que ça intéresse beaucoup de monde, au moins aux USA, de mettre en œuvre des changements drastiques en réponse aux problèmes auxquels nous faisons face. De telles communautés de développeront peut-être par nécessité si les choses deviennent très difficiles. La communauté décrite dans « Soft Apocalypse » l’a été en réponse à un problème économique sérieux et imminent, pas pour anticiper ce problème.

7) Tes personnages sont bien écrits, réalistes et profonds. Comment les décrirais-tu à un lecteur potentiel ? Ils essaient de rester décents mais font ce qui est nécessaire. Où trouvent-ils la force et la volonté d’être impitoyables mais aussi compatissants ?

Merci. J’ai essayé d’aborder cette histoire en me demandant comment des personnes réelles réagiraient dans ce genre de situation. En fait, les quatre principaux personnages du livre sont fortement inspirés de gens que je connais vraiment. Ils m’ont donné la permission de les inclure comme personnages, et mon travail a été, autant que possible, de mettre mes amis dans cette situation et de me demander comment ils pourraient y répondre. Je pense que j’ai décrit la plupart des personnages comme disposés à faire des choses peu ragoutantes pour survivre, sans perdre tous leurs principes, parce que je pense que c’est de cette manière que réagiraient la plupart des gens confrontés à l’apocalypse. Personne ne veut mourir, mais peu sont prêts à sacrifier leur humanité pour survivre.

8) As-tu peur du genehacking ? Penses-tu que c’est la prochaine menace auquel le monde aura à faire face ?

Je pense que les prochaines menaces à laquelle nous serons confrontés seront l’épuisement des ressources, la surpopulation, et les conflits qui surgiront quand les ressources seront de plus en plus rares et que la demande continuera d’augmenter. Ceci dit, l’idée que les manipulations biologiques deviennent suffisamment communes pour que des gens puissent en faire sans beaucoup d’argent ni de matériel est alarmante. Mais honnêtement, j’ai ajouté les virus désignés et les bambous voraces pour faire un effet dramatique – je pense que ces choses sont un peu plus loin dans l’avenir.

9) Le mouvement nihiliste Jumpy-Jump (dans le livre) a-t-il un rapport avec la partie violente des Yippies ? Penses-tu qu’un effondrement amènera la naissance de groupes terroristes aveugles ? Le nihilisme est-il inévitable dans un monde à l’agonie ?

Une des choses que j’ai réalisé en écrivant « Soft Apocalypse » est que la plus grande partie de ce que j’ai imaginé n’est pas de la science-fiction. Ce n’est de la science-fiction que parce que ce que je décris se passe dans un pays riche. Je pense que ce qui est arrivé au Darfour est aussi terrible, voire pire, que ce qui arrive dans « Soft Apocalypse ». Alors, oui, je pense qu’une part de nihilisme est inévitable dans un monde à l’agonie. Les preuves sont tout autour de nous, à travers l’Histoire, dans de plus petits systèmes sociaux.

10) Penses-tu, comme tes personnages, qu’il est important de se souvenir du passé, et qu’il est aussi important que nos futurs enfants soient gardés dans l’ignorance de ce qu’ils auraient pu avoir ?

Il est évidemment important de se souvenir du passé. Je ne crois pas qu’il sera possible de garder nos enfants ignorants de ce qu’ils ont perdu, étant donné la montagne de documents visuels qui existent de notre époque.

11) A la fin du livre, il est nécessaire de transformer biologiquement l’Homme pour le sauver. Ne crois-tu pas que l’humanité puisse s’amender ?

J’ai choisi cette fin car je ne voulais pas une conclusion totalement pessimiste, mais il me paraissait malhonnête de suggérer que les personnages pouvaient trouver un moyen de « vivre heureux jusqu’à la fin de leurs jours » sans en payer le prix. Un lecteur chinois a dit que les personnages étaient forcés de « trouver un compromis avec l’apocalypse », et j’aime bien cette manière de le dire. Je n’essaie pas de suggérer qu’une transformation biologique est nécessaire, seulement que si la « Soft Apocalypse » se produit, le sauvetage de l’humanité nécessitera de profonds sacrifices, de profonds compromis avec les vies auxquelles nous sommes habitués.

12) Jasper, ton « héros », est un diplômé de sociologie. Il est l’un des premiers à perdre son travail puis sa maison. Aucun espoir pour nous, pratiquants de sciences sociales ? ☺

Nous devrions vraisemblablement retourner à l’école et apprendre un métier utile…

13) Comment tes travaux académiques t’ont-ils aidé à concevoir « Soft Apocalypse » ?

En tant que psychologue social je m’intéresse depuis longtemps à la manière dont les gens réagissent aux menaces sociales et économiques. « Soft Apocalypse » est un développement de cet intérêt (bien que mon département ne le compte pas comme une publication académique…).

14) Peux-tu nous parler de ton expérience « d’étudiant » de Walter Jon « Hardwired » Williams ?

Walter est un professeur sage et généreux. Il m’a guidé, non seulement dans l’écriture de romans mais aussi dans la gestion de l’équilibre entre l’écriture et une autre carrière. Je recommande chaudement son atelier d’écriture, Taos Toolbox, à tous ceux qui veulent améliorer leur talent d’écrivain.

15) Merci beaucoup Will. Avant de nous quitter, peux-tu nous donner quelques informations sur ton prochain roman, Deadland ?

Deadland est un roman de fantasy urbaine qui parle d’un dessinateur possédé par son grand-père mort. Il a beaucoup de compagnie, car un demi-million d’autres personnes dans sa ville sont aussi possédés par des morts. Malgré que ce soit un roman sur la possession de masse, c’est un peu moins glauque que « Soft Apocalypse ».

Interview traduite par l'aimable Gromovar

6 commentaires:

Efelle a dit…

Plus qu'à attendre la VF alors.
Merci pour l'interview, tu te déchaines en ce moment.

Gromovar a dit…

Petite pause maintenant, les vacances arrivent :)

Patrice a dit…

La nouvelle, qui a été publiée dans Galaxies, est un excellent texte. Si le roman est à la hauteur, cela promet!

Gromovar a dit…

Je suis tenté de dire que oui.

Cédric Ferrand a dit…

Merci monsieur, faire connaître ces auteurs est une vraie bonne idée. Une excellente manière de bloguer intelligemment.

Gromovar a dit…

'blush'