Futur pas trop lointain.
Léa est une physicienne brillante, de ces esprits qui révolutionnent le monde en initiant ce que Kuhn nommait un changement de paradigme. Ces esprits sont extraordinairement rares ; ils ont façonné l’état de la science telle que nous la connaissons aujourd’hui.
Poussée par un mandarin qui l’inspire avant de lui voler sa découverte, Léa met au jour une autre dimension, à côté de la nôtre. D’abord profondément déprimée, Léa est remise en selle par une autre physicienne avec qui elle va travailler à « envoyer » de la matière de notre dimension dans le Plan Dimensionnel Secondaire. Financée à hauteur de plusieurs milliards de dollars par un milliardaire démesuré, l’expérience réussit au-delà de toutes les espérances. On peut envoyer et ramener de la matière entre les plans, on peut aussi le faire avec des êtres vivants sans conséquence négative. Il devient alors temps de rentabiliser l’investissement par l’envoi d’un complexe d’extraction minière lancé dans une mission de sept ans au cœur du PDS. Car on y a découvert un matériau extraordinaire : le carbotitanium, dont on pense qu’il pourra régler les problèmes environnementaux de l’humanité, la sauvant ainsi de son extinction alors qu’elle y court à grande vitesse. Mais il y a plus, et c’est ce que Léa va découvrir.
Spectres est le dernier roman de Thomas Gunzig. Sophie Joubert titre dans L’Humanité : « une scientifique fait une découverte aux conséquences colossales, aussitôt confisquée par le capitalisme ». Quant à Frédérique Roussel, dans Libération, elle titre : « une physicienne brillante manipulée par la convoitise capitaliste ».
Les deux titres me rappellent mon vieux professeur de sciences politiques demandant toujours « D’où parles-tu, camarade ? ». Ici, en l’occurrence, d’où écris-tu ?
Car s’il est bien question d’un monde détruit par un productivisme sans frein (dont je rappelle que le système capitaliste n’avait pas l’exclusivité du temps où existait encore un système communiste), s’il s’agit bien d’une découverte scientifique peu à peu appropriée par un industriel qui la voit comme une source de profit, il y a tellement plus dans ce roman qu’on ne doit pas s’arrêter là, ce que font les deux titres.
De fait, à ne lire que ces titres et sans la confiance absolue que j’ai dans les choix de Marion Mazauric et de ses acolytes du Diable Vauvert, je n’aurais sûrement pas lu Spectres.
Car Spectres est tout sauf un énième roman pénible qui nous explique avec ses gros sabots que le capitalisme va tous nous tuer et qu’il faut résister (quel mot galvaudé !) voire se réfugier hors réseau avec les Damasiens.
Non. Spectres est un très beau roman dévoré en deux jours qui, sous des aspects hard-sf parfois pris en défaut, développe une métaphysique de la mémoire, de l’identité, des alternatives de vies, des décisions qu’on prend et de leurs conséquences.
Spectres rappelle un peu le Pèse-Dieu de Ian Soliane. Il s’agit aussi d’une catabase, intéressée celle-ci. Il s’agit même d’une double catabase, mais je ne peux en dire plus sous peine de spoiler.
Gunzig, dans une langue limpide, décrit avec une tristesse douce la catastrophe qui vient. Il montre sans hurler. Il montre comme quelqu’un qui fait son deuil.
Il exprime aussi son enthousiasme pour la science. Les découvertes, bien sûr, mais aussi le processus. La volonté de savoir, la passion de comprendre, les nains juchés sur les épaules de géants, tout ce qui fait que certains humains – pas tous – sont rendus malades par le fait de ne pas savoir comment ça fonctionne. Et finissent, les uns après les autres, par lever un coin du voile, parfois au prix de leur raison – y a-t-il beaucoup de romans contemporains dont Grothendieck est une figure surplombante ? Ne cherche pas, lecteur, la réponse est non.
Les conséquences aussi du productivisme, plus que du capitalisme stricto sensu, et les modes de rationalité instrumentale que développent les plus riches dans leur quête infinie de toujours plus de richesse. Ironiquement, cette quête rappelle en miroir celle des scientifiques qui veulent toujours plus de connaissances – voilà pourquoi peut-être les uns finissent toujours par fricoter avec les autres, surtout quand ils se piquent de physique et ont besoin de financements gigantesques.
Mais d’abord et surtout Spectres est un roman profondément humain. Le récit alterne entre le présent des personnages, pris dans la double crise qu’ils vivent, et leurs passés biographiques, qui expliquent qui ils sont et comment ils sont arrivés dans cette base, enfermés pour sept ans dans le Plan Dimensionnel Secondaire à extraire du carbotitanium pour des salaires mirobolants. On partage leurs émotions, leurs doutes, leurs échecs, leurs regrets, leurs joies et leur amour. On les voit endommager un second plan dimensionnel après avoir ravagé le nôtre – les humains ne savent peut-être rien faire d’autre – sans jamais se départir de tous ces sentiments, de toutes ces réflexions, de toute cette complexité pétrie de contradictions. On entrevoit les conséquences funestes d’une telle profanation. Et on se dit que peut-être, cette fois, les choses tourneront autrement.
Spectres est un roman basé sur les personnages – et qui n’est pas à la première personne. En quatrième de couv’, l’auteur dit qu’il voulait : « une aventure qui m’emporte avec, à l’intérieur, des personnages qui seraient comme des amis ». Et bien, c’est réussi à tous les niveaux.
J’ai vraiment énormément aimé Spectres qui est riche de réflexions qu’il sait exprimer dans un langage simple et émotionnel. Certes, quelques fils narratifs sont un peu laissés au milieu du gué (Tom) mais ça ne gâche en rien le plaisir intense de cette lecture.
Spectres, Thomas Gunzig
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