• Un écrivain né en France, vivant en Australie, d’origine arménienne, et maîtrisant aussi bien l’anglais que le français : voilà qui n’est pas banal. Qui êtes-vous, monsieur Landragin ?
L’histoire de ma famille est passionnante, mais trop longue pour être racontée ici. Je suis né en France, à Épernay, fils d’un vigneron issu d’une longue lignée de vignerons. Du côté de ma mère, d’origine arménienne, l’histoire est jalonnée de fuites successives face à divers cataclysmes, menant finalement en France via la Turquie et l’Union soviétique. C’est donc un héritage complexe. Nous avons fini par nous installer en Australie. Plus tard, ma famille a migré vers un autre pays, mais je suis resté seul en Australie ; si, au début, ce fut à contrecœur, aujourd’hui, je ne voudrais être nulle part ailleurs. Dès l’adolescence, j’ai aspiré à devenir romancier, mais malgré une certaine aisance avec les langues, je n’avais pas de don inné pour la fiction. Après l’université, je suis devenu auteur de guides de voyage, activité que j’ai exercée pendant longtemps. Je ne dirais pas que je me sens autant français qu’arménien ou australien ; je dirais plutôt que, selon les moments, je me sens pleinement français, pleinement arménien ou pleinement australien.
• Crossings (publié en français sous le titre Le Livre des passages) a pour thème la métempsychose. Pourquoi ce choix, assez rare dans la littérature fantastique contemporaine ?
Lors de ma première année d’université, mon professeur d’écriture créative — un poète — m’a raconté l’histoire qu’il venait de lire d’une île dont les habitants pouvaient passer d’un corps à un autre. En tant que migrant imprégné de plusieurs cultures, j’ai eu le sentiment que c’était une histoire que j’aurais dû écrire moi-même. Je ne l’ai jamais oubliée ; pourtant, des années plus tard, lorsque j’ai interrogé ce professeur à ce sujet, il n’en gardait aucun souvenir. À quarante ans, j’ai compris que cette histoire n’était que le point de départ d’un récit bien plus vaste. J’ai alors décidé de l’écrire, en choisissant pour première phrase du roman : « Je n’ai pas écrit ce livre, je l’ai volé. »
• Baudelaire (et son entourage) occupe une place centrale dans le récit. Pourquoi lui ?
Au départ, j’avais en tête l’histoire de l’île, mais rien d’autre. À l’époque, je m’intéressais aussi au récit de la mort de Walter Benjamin. Je savais que Benjamin était pratiquement obsédé par Baudelaire, et je connaissais — grâce à la nouvelle « Vénus noire » d’Angela Carter — un peu de la vie de Jeanne Duval. J’ai eu l’intuition que Baudelaire et Duval, avec leur relation très complexe, constitueraient deux avatars parfaits des amants du roman, perdus l’un de l’autre et retrouvés. Baudelaire m’a ainsi fourni un élément central pour faire le lien entre le début sur l’île et la fin, dans une chambre d’hôtel à la frontière espagnole.
• Et pourquoi Walter Benjamin (une référence moins connue du grand public que le grand Charles) ?
Comme je l’ai évoqué dans la réponse précédente, ce qui m’a attiré chez Benjamin, c’est la manière dont il est mort — un événement qui a inspiré, à ma connaissance, au moins deux autres romans. Mais d’autres facteurs sont intervenus, par un heureux hasard : son intérêt pour Baudelaire, son statut intouchable d’intellectuel juif de gauche en exil, et, surtout, sa passion pour l’histoire.
• D’où vous est venue l’idée de proposer au lecteur deux sens de lecture possibles ? Quel travail de conception spécifique ce format a-t-il nécessité ?
Étrangement, cette idée m’est arrivée tardivement et n’a pas exigé un surcroît de travail considérable. Elle se justifiait parfaitement sur le plan thématique : en choisissant une direction, le lecteur renonce, d’une certaine manière, à une lecture intégrale — une séparation qui, par définition, ne peut être réparée. Il en va de même pour les personnages du roman.
• Ce roman, très documenté, a-t-il nécessité de longues recherches, ou possédiez-vous déjà ces connaissances au préalable ?
Pendant l’écriture du roman, j’ai passé près d’un an à Paris, en deux séjours, ainsi que plusieurs mois à La Nouvelle-Orléans. Je savais que ce livre serait particulier et qu’il exigerait un engagement total pour être mené à bien. Heureusement, l’œuvre a pris vie d’elle-même, et le travail de recherche — effectué dans les nombreuses et merveilleuses bibliothèques parisiennes — a été, pour l’essentiel, un véritable plaisir.
• En lisant Crossings, j'ai beaucoup pensé à un roman que j'adore, Cloud Atlas, de David Mitchell. Connaissez-vous ce roman ? Et si oui, l’appréciez-vous ?
J'ai adoré ce roman, et oui, c'était définitivement une inspiration.
• Last but not least, quels sont vos projets à venir ?
J’écris actuellement une suite à Crossings.

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