Blacktail - Scott Hawkins


Blacktail est le nom d’un loup sauvage qui, à la suite d’une tragédie personnelle, se lance dans l’incroyable quête de détruire l’humanité pour rendre aux animaux leur place et rétablir l’ordre naturel.


Blacktail est le nouveau roman de Scott Hawkins. Onze ans après l’impressionnant The Library at Mount Char, Hawkins revient avec une nouvelle histoire entre fantastique et vision métaphysique.

Car, en effet, comme dans son précédent roman, Hawkins n’hésite pas à faire intervenir des divinités et des puissances cosmiques, dans ce que les joueurs de ADD nommeraient le Premier plan matériel (autrement dit, ici-bas).

Mais là où The Library at Mount Char prenait aux tripes, Blacktail, assez rapidement, donne le sentiment d’être un conte pour enfants sur lequel Hawkins aurait déversé du gore et des larmes.


C’est de l’épopée d’un loup qu’il s’agit ici, un loup grand et fort mais solitaire. Blacktail est le fils d’une mère morte (tuée volontairement par des humains), le compagnon d’une chienne morte (tuée involontairement par des humains) et le père putatif de louveteaux avortés (par la volonté d’humains). On est donc ici entre Bambi, Gladiator et Conan le Barbare. Et, de fait, ce cocasse triple parrainage donne vraiment le ton du roman.

Dans Blacktail, les animaux parlent entre eux et se comprennent tous (comme dans les Disney). Ils parlent la langue de la chasse, vestige d’un ordre naturel fait de chasseurs et de proies où chacun connaît sa place et la tient ; la langue de l’ordre primordial du monde. Mais, peu à peu, les humains et leur dieu se sont répandus sur toute la Terre, ils ont détruit presque partout tant les animaux que la nature, et la chasse avec. Pleins d’un sentiment de supériorité, les humains méprisent tout ce qui n’est pas eux car leur dieu leur a « donné la Terre ». Ils polluent et éradiquent, ils soumettent les animaux (comme les chiens dont ils ont fait des esclaves, ou les vaches qu’ils amènent à l’abattoir, ou encore les nombreuses bêtes sur lesquelles ils expérimentent des traitements médicaux).

Il faut donc agir, intervenir, réparer l’ordre naturel. C’est la mission que s’assigne Blacktail, une mission divine confirmée par la très vieille et très crainte Vieille Mère Chatte, une sorcière puissante qui lui offre son aide. Alors, de sa forêt qu’il abandonne pour toujours, tuant, vengeant, redressant, rendant leur dignité à de nombreux animaux, Blacktail marche toujours plus vers le Sud, vers le lieu où adviendra ce qui lui permettra d’anéantir l’humanité.


Vengeance, magie ancienne et peu expliquée, prophétie, dieux anciens chassés par le Dieu humain (qui, s’il n’intervient pas, envoie néanmoins ses archanges au combat), Blacktail est simple, trop simple. Le loup vengeur et rédempteur à la fois marche le long d’une succession de vignettes qui ressemblent à des paraboles. Au-delà même du hero’s journey, clairement christique mais d’une christianité qui aurait Conan pour modèle, Blacktail est une enfilade de rencontres toutes facilement résolues, parce que Blacktail est très fort dès le départ et qu’il le devient de plus en plus au fur et à mesure de son ascension vers le divin – jusqu’à combattre, backstage, Dieu et ses anges (oui, le vrai Dieu) pour rendre leur vraie place aux animaux et à la nature. Voilà, voilà.


Est réussie dans ce roman la manière dont c’est la vision animale qui est donnée au lecteur. Le monde humain est appréhendé comme largement incompréhensible et absolument hostile. Les sens et l’instinct dominent le monde naturel, là où la Raison (que Hawkins semble tenir pour responsable des maux du monde) guide les humains. Le roman donne donc la parole aux seuls animaux et épouse exclusivement leur point de vue, même lorsque l’horreur domine (comme si tout Cujo était vu du point de vue de Cujo).

Mais d’un point de vue dramatique, le roman est très décevant.

D’une part, on se lasse vite de la succession des saynètes, chacune ressemblant à une station du calvaire ou à un détail de vitrail. On pourrait comparer le roman à un Evangile écrit par les animaux et destiné à leur édification.

D’autre part, le mix entre mythologie animale inventée et mythologie religieuse humaine est une greffe qui prend mal. Il aurait fallu beaucoup plus de développements et d’explications pour lier les choses. Ici, ça fait juste un peu absurde en mode In Nomine Satanis avec ses extensions.

Et puis, il y a quelque chose de très naïf (je dirais même puéril) dans ce cri d’amour béat à la vie animale et naturelle, dans cette indignation simplette devant les méfaits humains, dans la résolution presque tautologique du grand déséquilibre que l’homme apporte à la nature.

Et ne parlons pas du traitement concret, avec ces animaux qui parlent tous entre eux comme de bons amis ou de dignes adversaires – je le répète, on se croirait dans un Disney, ne manque que Panpan –, ou de la Vieille Mère Chatte qui est, avec son réseau d'affidés, un personnage encore plus improbable que Blacktail.


Dystopie absurde chez Bazterrica, fable métaphysique mal emmanchée chez Hawkins, il me reste encore à trouver un roman antispéciste SFFF qui me convainque. Mais quantité de lecteurs aimeront parce que c’est tellement bien et bon d’être d’accord avec ce postulat ; grand bien leur fasse !


Blacktail, Scott Hawkins

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